Une fois que mes réflexions m'eurent amené là, je m'installai au milieu du Ponte Vecchio et je fis un bon croquis, très exact, de ses boutiques et des constructions que l'on a devant soi quand on regarde du côté du Dôme. Il semble que je n'aie eu ni le temps, ni l'envie d'en faire plus à Florence; le Marché Vieux était trop encombré pour qu'on y pût travailler et quant aux sculptures du Dôme, elles étaient inséparables de la couleur. Dans l'espoir—espoir qui allait s'affaiblissant chaque jour—de trouver les choses plus à notre goût dans le Sud, nous quittâmes Florence par la Porta Romana.

Sienne, Radicofani, Viterbe et, le quatrième jour, Rome; voyage lugubre avec des arrêts plus lugubres encore. J'avais un affreux mal de tête à Sienne et la cathédrale me parut le comble de l'absurde—sursculptée, surbariolée, surdécoupée, surélevée de trop de pignons—une immense pièce montée, un monument de vanité, sans le moindre sentiment religieux. Et c'est bien cela, en somme: la vraie beauté de Sienne était tout entière dans sa vieille cathédrale, le Westminster de son Édouard le Confesseur. Les ruines, au moins, sont-elles encore respectées?

La solitude volcanique de Radicofani, l'orage qui grondait, les hurlements du vent, ses sifflements aigus à travers les portes mal jointes et les trous de serrures de la plus misérable des auberges, resta longtemps pour nous un véritable cauchemar. À Viterbe, j'étais moins souffrant et je fis un dessin du couvent qui est d'un sentiment juste et d'une bonne facture. Le quatrième jour, papa et maman remarquèrent avec une joie triomphante, bien qu'ils souffrissent d'être si cahotés, que plus on approchait de Rome, plus la route devenait mauvaise.

Tout mon bagage scientifique, ce qui devait m'aider à comprendre la Ville Éternelle, consistait dans les deux premiers livres de Tite-Live, que je n'avais jamais approfondis et quelques noms géographiques qui flottaient dans ma mémoire, sans que j'eusse seulement regardé où ils se trouvaient sur la carte: Juvénal, une ou deux pages de Tacite, et, dans Virgile, l'incendie de Troyes, l'histoire de Didon, l'épisode d'Euryale et le dernier combat. J'avais sans doute lu pour ainsi dire toute l'Énéide, mais la majeure partie ne m'avait semblé que du fatras. Sur l'histoire romaine moins ancienne, je n'avais lu que des auteurs anglais fort sévères pour les vices impériaux, et je n'étais pas éloigné de penser que la malaria de la campagne romaine était une conséquence naturelle de la papauté. J'avais été élevé dans l'idée qu'il ne pouvait pas plus y avoir un bon empereur romain qu'un bon pape; je ne savais pas trop si Trajan vivait avant le Christ ou après, et j'aurais été sincèrement reconnaissant à quiconque m'eût dit que Marc-Aurèle était un philosophe romain, contemporain de Socrate.

L'apparition du dôme de Saint-Pierre dans le lointain ne nous fit pas plus d'impression que si c'eût été une borne kilométrique, nous annonçant que nous avions encore une vingtaine de milles à faire sur une route cahotante, avant de nous reposer. Quand nous nous approchâmes du Tibre—le Tibre nonchalant, aux rives boueuses, aux eaux épaisses et jaunes—j'éprouvai une sensation de dégoût mêlée de tristesse. Quel contraste avec le flot montant de la Tamise poussé par le vent, que j'aimais à regarder de la fenêtre de Nanny Clowsley! La Piazza del Popolo m'était aussi familière—je l'avais vue tant de fois reproduite—que Cheapside, et me paraissait beaucoup moins intéressante. Nous descendîmes, cela va sans dire, dans un des hôtels de la place d'Espagne; je me couchai fatigué et de mauvaise humeur de me trouver dans la rue bruyante d'une grande ville moderne avec rien à dessiner et une foule de petits ennuis en perspective. Le lendemain matin, en me réveillant bien reposé, je me dis comme Mr Rogers: «Je suis à Rome», et j'accompagnai papa et maman à Saint-Pierre, avec un certain sentiment de curiosité, j'en conviens.

Voyageurs et livres m'avaient crié sur tous les tons que je serais désappointé, que la basilique ne me ferait pas l'effet de grandeur auquel je m'attendais; mais je ne me suis pas vanté en vain d'avoir le sentiment exact des proportions, et le fait est que j'eus la conscience nette de son immensité. Mais ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est à la lourdeur, à l'ennui de la façade, au mauvais goût, à l'insipide distribution de l'intérieur. Nous en fîmes le tour, regardant les copies en mosaïque de tableaux qui ne nous intéressaient pas, les tombeaux magnifiques de gens dont nous ne connaissions même pas les noms; enfin, nous nous retrouvâmes au grand air, devant les fontaines, avec un immense sentiment de soulagement. Aucun de nous n'a jamais remis les pieds à Saint-Pierre, si ce n'est pour entendre de la musique, ou pour voir des processions et des cérémonies religieuses.

Nous rentrâmes déjeuner et, l'après-midi, nous fîmes en voiture le tour classique par le Forum, le Colisée, et le reste! Je n'avais qu'une idée très vague du Forum, de ce qu'il était, ou de ce qu'il avait été. Je ne comprenais pas ce que venaient faire là ces trois colonnes, ou les sept, et cet Arc de Sévère sous lequel ne passe pas de route, et surtout cette masse de constructions sordides qui se dressent au-dessus, flanquée d'une tour du XVIIIe siècle sans le moindre caractère. Un des grands avantages de mon ignorance était, en tout cas, de me permettre de voir les choses à ma manière, comme elles étaient; et bien que mon éducation religieuse, comme je l'ai dit plus haut, m'inclinât à penser que la malaria de la campagne romaine était une conséquence de la papauté, cela n'influait nullement sur la perception très nette et très claire que j'avais de la beauté de ligne du Soracte, tandis que les lignes des premiers plans, en tuf et pouzzolane, me semblaient détestables, que la pouzzolane fût papale ou protestante. Le rôle du Forum ou du Capitole dans l'histoire ne m'importait utilement; ce qui me frappait, c'est que les colonnes du Forum étaient de petite dimension, leurs chapiteaux sculptés sans finesse et que les maisons qui le dominaient étaient beaucoup moins intéressantes à regarder que n'importe quelle «close» de l'«Auld toun» d'Édimbourg.

Étant arrivé à ces conclusions sur la ville et ses ruines, il me fallait commencer la visite des musées. Ai-je besoin de dire que la grande peinture religieuse: le vestibule du Pérugin, la chapelle d'Angelico et tout le premier étage de la Sixtine étaient lettre morte pour moi? Personne ne m'avait conseillé de les regarder, et j'étais incapable, à moi tout seul, de les découvrir. Tout le monde, au contraire, m'avait dit: voyez le plafond de la chapelle Sixtine; je le trouvai très beau; tout le monde m'avait aussi recommandé de voir la Transfiguration de Raphaël et le Saint Jérôme du Dominicain; ce que je fis très attentivement et très docilement, après quoi je déclarai sans la moindre hésitation que le tableau du Dominicain était détestable, et celui de Raphaël fort laid; de ce jour, je ne fis plus aucune attention à ce que me disaient les gens, en fait de peinture, à moins qu'ils ne fussent de mon avis.

Mais sir Joshua n'était pas tout le monde. Son opinion sur les Stanze fit que je les étudiai longuement et soigneusement; je vis tout de suite qu'il y avait là quantité de choses que je n'étais même pas en état de voir, encore moins de comprendre; mais en tout cas, ce qui était certain, c'est qu'elles ne me procuraient aucun plaisir; la religion, d'ailleurs, qui m'avait été enseignée à Walworth me rendait réfractaire à ce mélange de paganisme et de papisme.

Ces bases posées en vue de mes futures études, je n'y revins plus et je n'ai pas eu, depuis, de raisons sérieuses de les modifier. Je ne parle jamais du Dominicain, ou si j'en parle par déférence pour sir Joshua, ce n'est que pour dire que c'est un peintre détestable; des Stanze que comme ne pouvant satisfaire en quoi que ce soit un esprit sain, équilibré, désireux de savoir à quoi ressemblaient les Sibylles, ou comment un Grec se représentait les Muses; et l'opposition entre le Parnasse et la Dispute présentée dans les Stones of Venise[49], comme annonçant la chute de la théologie catholique.