Suivent encore quelques phrases du même genre, et puis une description des marais Pontins où j'insiste beaucoup sur les taches mouvantes que mettent çà et là les grands troupeaux noirs, les vols de mouettes blanches, les cochons aux soies hérissées, les oiseaux de toutes sortes, échassiers et plongeurs en nombre incalculable. Il est extrêmement intéressant, au moins pour moi, de voir qu'à cette époque où je ne faisais encore que des croquis au crayon, c'était surtout la couleur qui me frappait: je voyais les choses d'abord en couleur, comme elles doivent être vues.
Certains détails du voyage de Mola à Naples, sur lesquels je me permets d'insister, prouvent la constante préoccupation d'exactitude qui fait le fond des principes que j'ai formulés, plus tard, dans Modern Pointers, bien qu'à cette époque je n'eusse pas la plus légère idée d'écrire ce livre, ni aucun autre, et que je prisse ces notes uniquement pour me souvenir de ce que je voyais, et sans me préoccuper de savoir si elles me serviraient à autre chose.
«Naples, 9 janvier (1841).—Pendant que je m'habillais hier à Mola auprès de la fenêtre, j'ai vu le soleil se lever au milieu des brumes qui montaient de la mer; le petit bois d'orangers qui descend en pente douce vers la plage rougissait sous ses caresses; Gaëte, en face, étincelait sur son promontoire. J'ai couru à la terrasse, un petit toit de zinc orné d'orangers et de figuiers d'Inde en pots. Au bord de la mer s'élevaient des montagnes qui rappelaient celles du Skiddaw, avec des ravins semblables à ceux du Saddleback; les hauts sommets étincelaient sous la neige fraîchement tombée, le plus élevé effleuré par un blanc nuage léger et rapide[52]. Plus près, les montagnes s'amollissaient en masses vertes et unies comme les collines de Malvern, sauf que leurs sommets étaient couverts d'oliviers et festonnés de vignes; on aperçoit le village de Mola avec ses murs blancs et ses toits plats, au-dessus des oliviers, dans de légères vapeurs de fumée bleue; au loin, une autre chaîne de montagnes court vers la mer. L'air était un peu frais, mais si pur et si doux, si chargé de parfum d'orangers que l'on se serait cru au printemps, non en janvier. Le temps menaçait, mais le soleil nous resta fidèle pendant la traversée du village; rues étroites, pittoresques et colorées, qui descendent vers la mer, puis, côtoyant un précipice dont la neige était éblouissante sous le soleil qui montait, et entre des haies de myrtes, nous entrons dans la plaine de Garigliano. Un gros nuage chargé de pluie courait[53] après nous, nous gagnant de vitesse, s'abaissant petit à petit, couvrant bientôt tout le bleu du ciel jusqu'à ne plus laisser qu'une étroite bande d'un bleu ambré[54] derrière les Apennins; les montagnes plus proches étaient maintenant plongées dans une ombre profonde, ombre de pourpre—les neiges au loin d'abord embrasées et donnant la plus forte lumière du paysage, puis sombres contre le ciel clair; des masses grises au-dessus, lugubres, lavées de pluie par endroits; au-dessous, un bouquet de saules qui se détachaient contre un fond pourpre, un peu jaune d'Inde, un peu tacheté de rouge. Puis c'étaient les ruines d'un aqueduc dont les murs portaient encore des traces de mosaïque; ses arches encadraient des collines et de belles prairies dont la verdure fraîche se mêlait à l'or des saules. À Capoue, nous perdîmes du temps à la Douane, maudite douane; nous avions subi le même ennui à Garigliano où des mendiants hurlants s'étaient rués sur nous (Caffé del Giglio d'Oro). Je vois encore un gamin, un vrai singe, perché sur l'épaule d'un autre gamin et qui faisait claquer ses mâchoires en se donnant de grands coups de poing.
Le pays, à partir de Garigliano, est absolument plat; la voiture filait entre les festons de vigne accrochés aux ormes; la route était parfaitement droite et toute déchirée par une pluie diluvienne. La nuit venait, j'étais horriblement fatigué; de temps à autre, entre les nuées orageuses qui fuyaient, on apercevait un lambeau de ciel bleu ou encore deux ou trois pures étoiles qui cherchaient à percer les lourdes masses noires. Des éclairs sillonnaient le ciel quand nous approchâmes des portes de Naples, où nous fûmes encore retardés par la Douane et le visa de nos passeports. J'étais arrivé à un tel degré de fatigue, si exaspéré, si transi, que j'étais près de pleurer. Ce n'était pas ainsi que j'avais rêvé entrer à Naples! Aurais-je jamais pensé, lorsque, assis dans mon coin familier de Herne Hill, je soupirais après la neige lumineuse des montagnes, après une feuille d'oranger, que j'arriverais à Naples d'aussi méchante humeur que si j'avais passé ma journée a Londres? Mille fois plus encore!
Depuis plus de dix ans, grâce à ma passion géologique, je connaissais à fond la structure et l'aspect du Vésuve et du mont Somma. Friendship's Offering et Forget me not, à l'époque de Leoni le bandit, m'avaient aussi donné d'utiles notions sur la baie de Naples. Mais les formes admirables du mont Saint-Ange et de Capri étaient toutes nouvelles pour moi, et la pensée que je me trouvais là, en présence de forces souterraines inconnues, m'emplit d'une émotion profonde; pourtant le Vésuve était calme, et les lentes évolutions du nuage blanc suspendu au-dessus de son cratère ressemblaient à celles d'un simple nuage d'orage.
La première vue des Alpes avait été pour moi la révélation directe de la présence d'une puissance créatrice bienfaisante. Mais depuis longtemps, dans les forces volcaniques et destructrices, Homère m'avait appris à reconnaître—et ma raison m'avait confirmé dans cette pensée—sinon l'Esprit du mal en personne, tout au moins le symbole du mal non racheté, un monde en dehors des conditions atmosphériques, orages, chaleurs, gelées, d'où dépend le cours normal de la vie organique. Et de même que les neiges et les roses des Alpes à Lauterbrunnen représentaient pour moi le Paradis, de même cette vallée de cendres, cette gorge de lave était l'Enfer, l'Enfer visible. Et s'il se présentait ainsi dans l'ordre naturel, pourquoi serait-il autre dans l'ordre surnaturel?
Je n'avais pas encore lu une seule ligne du Dante. Dès que je connus ces vers:
Vespero è già colà dov'è sepolto
Lo corpo dentro al quale io facea ombra:
Napoli l'ha, e da Brandizio è tolto[55]
non seulement Naples, mais l'Italie tout entière, s'éclaira à cette flamme sacrée. Dès lors, les quelques vers de Virgile que je savais s'illuminèrent tout à coup; j'en compris la vérité en voyant le lac sans oiseaux. À moi aussi la voix enseigna la loi de vie éternelle:
Nec te
Nequidquam lucis Hecate præfecit Avernis