Les légendes devenaient vérité—elles commençaient à le devenir plutôt, devrais-je dire; tout un cortège de pensées se faisaient jour qui ne devaient prendre corps que quarante ans plus tard et qui, dans leur première éclosion, ne m'apportaient que tristesse et désappointement. «Il y avait donc des endroits comme ceux-là, et où les Sibylles vivaient! Mais est-ce là tout?»

Horribles, oui, ces terrains convulsés, ce lac de soufre bouillant, la grotte du Chien avec son sol bas, son air lourd, empesté, si lourd qu'il semblait qu'on pût l'agiter avec la main. Horrible, ignoble, et quand on pense que c'est la Delphes de l'Italie! Les merveilles, les splendeurs de ces îles et de ces mers, je les voyais, comme c'était déjà mon habitude, sans qu'un seul de leurs défauts m'échappât.

Le voyageur anglais ordinaire, auquel il est donné de cueillir une grappe de raisin, et auquel une jolie fille aux yeux noirs apporte sa bouteille de vin de Falerne, n'en demande pas davantage—en ce monde ou dans l'autre—et il déclare que Naples est le Paradis. Pour moi, hélas! dès que mes pieds foulèrent les cendres volcaniques, je compris qu'il n'y a pas de perfection possible, de forme ou de couleur, pour une montagne, quand tout y est scories. Comment admirer une mer, si bleue qu'elle soit, quand elle vient mourir sur un sable noir? Je constatai aussi avec une colère bien légitime l'épouvantable négligence des pouvoirs publics—que Mr Gladstone avait signalée à propos des prisons napolitaines. Mais ni lui, ni aucun autre Anglais, que je sache, en dehors de Byron et de moi, ne virent que les Apennins se dressaient comme un mur de prison et faisaient de la vie moderne en Italie une honte et un crime: crime à la fois contre l'honneur de ses ancêtres et la bonté de son Dieu.

Mais en même temps que j'étais vivement frappé par les défauts d'autrui une sorte d'éclair volcanique, grâce à Dieu, me révéla les miens. Le sentiment que Naples et son beau golfe ne pouvaient rien me dire, dans l'état de maladie et de tristesse où je me trouvais, me fut douloureux; je me le reprochai; l'enveloppe de la chrysalide commençait à craquer de place en place, non sans profit, et je dis adieu aux derniers contours du mont Saint-Ange qui disparaissait au sud, en songeant vaguement à m'améliorer à l'avenir.

Nous restâmes une journée entière à Mola di Gaeta afin de me permettre de dessiner le château d'Itri. On nous avait laissé entendre qu'Itri n'avait pas bonne réputation; mais nous nous étions refusés à croire qu'un aussi joli endroit pût offrir quelque danger, et nous nous y étions fait conduire pour y passer la journée. Pendant que je dessinais, ma mère et Mary erraient à l'aventure; Mary savait maintenant quelques mots d'italien, assez pour sympathiser avec toute Contadine portant une jolie coiffe ou un beau baby. Les voyageurs étaient rares à Itri, je ne crois pas qu'on y eût jamais vu d'Anglaises; aussi les Contadines étaient-elles enchantées et elles auraient fait tout au monde pour être agréables à maman et à Mary. Je fis un bon croquis et nous regagnâmes les bois d'orangers de Mola, ravis. Nous apprîmes plus tard que la population d'Itri est tout entière composée de bandits; de ce jour, nous n'avons plus jamais eu peur des bandits.

Nous passâmes la journée du dimanche à Albano. Dans la matinée nous fîmes une longue promenade, mon père, manière, Mary et moi, dans les bois de chênes verts des alentours. Depuis plusieurs semaines déjà, je ne toussais plus, je pouvais marcher sans fatigue; je jouissais d'une sécurité relative lorsque, tout à coup, pendant cette promenade bien paisible pourtant, la toux reprit et je constatai que le mouchoir que j'avais porté à mes lèvres était taché de sang! Je m'assis sur le talus, au bord de la route, et je vis devant moi mon père très pâle.

Nous regagnâmes l'auberge à pas lents et mon pauvre père, s'étant procuré une sorte de carriole légère, se mit en route pour aller lui-même à Rome chercher le docteur.

J'ai bien souvent songé, avec mélancolie, aux émotions douloureuses qui avaient dû étreindre le tendre cœur paternel pendant cette longue course, dix-huit milles à travers la campagne romaine.

Le bon Dr Gloag le rassura et revint avec lui. Mais il n'y avait pas grand'chose à dire ou à faire. Ces petites crises étaient naturelles au printemps, il fallait seulement redoubler de prudence. Ma mère ne perdit pas courage. Le lendemain, nous rentrions à Rome; et depuis ce temps la toux ne m'a plus incommodé.

Vers Pâques, le temps fut admirable. J'assistai à la Bénédiction, je m'assis à la nuit tombante en face du château Saint-Ange, je vis le dôme de Saint-Pierre étinceler et le château étendre sur le ciel un grand voile de feu. J'emportai de cette dernière vision de Rome bien des pensées qui ont mûri lentement depuis; des pensées qui m'ont surtout convaincu que l'esprit protestant était mesquinement et coupablement borné, ne comprenant rien à la signification et au but de la splendeur de l'Église au moyen âge; et que l'esprit catholique actuel était mesquinement et coupablement borné, ignorant tout des moyens par lesquels il pourrait toucher l'âme italienne plutôt que ses yeux.