En rouvrant, ces jours-ci, le livre que mon professeur de Christ Church, Walter Brown, m'avait recommandé comme le code le plus précieux de la sagesse religieuse en Angleterre, l'Histoire naturelle de l'Enthousiasme, je suis tombé par hasard sur ce passage qui a dû, j'imagine, être un des premiers à ébranler la satisfaction confiante de mon puritanisme. Depuis, j'ai lu un grand nombre de livres de théologie, mais je n'ai trouvé nulle part un exemple plus terrifiant d'absence à la fois de charité et d'intelligence:

«Si l'on pouvait oublier un instant que chaque cloche, chaque vase sacré, chaque ornement du rite romain recèle un piège tendu à la liberté et au bonheur de l'humanité, que son or, ses perles, ses belles draperies sont des parures de mort éternelle; et si l'on compare tout cet appareil aux horreurs et aux ignominies des anciens rites polythéistes, il semble que l'on puisse rendre grâce à ceux qui l'ont imaginé. Poésie, effets scéniques, tout a été mis en œuvre par le goût et le génie des artistes italiens pour composer un spectacle qui laisse les plus magnifiques cérémonies du culte des idoles en Grèce et à Rome bien loin derrière lui.»

Et cependant, je ne me souviens pas distinctement d'avoir été choqué par ce passage. Il me semble même que certains points de ce livre m'avaient plu; il est vrai que j'avais sur son auteur, et sur tous les auteurs du même genre, l'avantage de savoir distinguer l'art sincère de l'art menteur, une foi heureuse d'un insolent dogmatisme. Je savais que les voix qui chantaient à la Trinità di Monte n'étaient pas des voix de mensonge, et que la multitude qui s'agenouillait devant le Pontife se relevait meilleure et plus forte après avoir reçu sa bénédiction.

Bien que j'eusse pu, le beau temps aidant, assister sans danger aux cérémonies de la Semaine Sainte, je j'avais pas retiré grand bénéfice, comme santé, de mon hiver à Rome. J'étais très découragé et les premières étapes du retour par Terni et Foligno furent assez mélancoliques; la nuit que nous passâmes à Terni, particulièrement triste. Car vers le soir, comme nous rentrions à l'hôtel après avoir été jusqu'aux Cascades, le domestique d'un jeune Anglais demanda à nous parler. Il était seul avec son maître qui brusquement était tombé malade, très malade. Mon père voudrait-il venir le voir? Mon père y alla et se trouva en présence d'un très beau garçon, un Écossais de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui se mourait. Il mourut en effet dans la nuit et nous pûmes rendre quelques services au malheureux serviteur qui était au désespoir. J'oublie maintenant si nous avons jamais su qui était ce jeune homme. Je trouve pourtant son nom inscrit dans mon journal, «Farquharson», mais rien de plus.

À mesure que nous montions vers le nord et que nous quittions les régions volcaniques, je reprenais courage; Venise, Venise l'enchanteresse, m'apparaissait dans le lointain avec toutes ses séductions. Je n'avais vu Venise qu'une seule fois, six ans auparavant, quand je n'étais encore qu'un enfant. Que le conte de fée se réalisât aujourd'hui, je pouvais à peine le croire, et le départ par la porte de Padoue, au matin, avec la pensée que Venise—du moins des gens dignes de foi l'assuraient—était là, de l'autre côté, dans la mer: comment exprimer l'émotion ressentie!

Je n'imagine pas encore la réponse que le lecteur a pu faire à la question que je lui posais au début de ce chapitre: Trouve-t-il que je sois un garçon heureux ou malheureux?

S'il s'agit de la vie future, en ce monde ou dans l'autre, de la personnalité à venir dans l'un comme dans l'autre, il pourrait y avoir deux opinions à cet égard, et même trois. Ce qui est certain, c'est qu'en fait de bonheur j'accaparais à moi seul la part de deux cent cinquante mille personnes ordinaires. Je dis «personnes», non pas «garçons». Je ne sais pas en quoi consiste le plaisir que trouvent les garçons à jouer au cricket, à canoter, à tuer des oiseaux à coups de pierres ou à coups de carabine. Mais pour les gens ordinaires, marchands, employés, hommes de Bourse et de Club, certainement il n'y avait pas de comparaison entre la somme de bonheur dont je jouissais et la leur; bonheur suivi, cela va sans dire, de moments de lassitude ou de satiété, et en partie compensé par des contrariétés, des désespoirs à propos de choses qui n'auraient certainement contrarié personne d'autre que moi; mais un bonheur incontestablement, infiniment précieux en soi et complet, à propos duquel on aurait pu dire ce que disait Sydney Smith ayant mangé sa salade: «Je suis à l'abri des coups du Destin; j'ai dîné aujourd'hui.»

Les deux chapitres dont l'un termine le premier et l'autre ouvre le second volume des Stones of Venice furent écrits, je m'en aperçois en les relisant, sous l'impression mélancolique des événements de 1852 et avec le désir d'indiquer très honnêtement aux voyageurs ce qui mérite d'être vu. Je n'essaie pas d'y retracer mes joies de 1835 et de 1841, alors qu'on ne songeait pas à construire un pont de chemin de fer et que tout, la marécageuse Brenta, la moindre villa, une chaussée poussiéreuse, une plage de sable, me ravissait, par cette matinée où nous vîmes Venise surgir devant nous; et le noir chapelet des gondoles, dans le canal de Mestre, était à mes yeux plus beau qu'un lever de soleil au milieu de nuages de pourpre et d'or.

Mais comment l'exprimer? Comment même me l'expliquer, l'esprit anglais, cultivé ou non, étant incapable de sentir ce genre d'émotion. Sir Philippe Sydney va à Venise et il n'a pas l'air de s'apercevoir que Venise est dans la mer. Lady Elisabeth Craven, en 1789, s'attendait à trouver une jolie ville proprette avec des quais le long de ses canaux et fut extrêmement désappointée: «Les maisons baignent dans l'eau, elles sont sales et paraissent tout à fait inconfortables; les innombrables gondoles, qui ont l'air de cercueils flottants, ajoutent à la tristesse de l'ensemble et, je l'avoue, Venise, à l'arrivée, m'a fait une impression d'horreur plutôt que de joie.»

Sur quoi elle s'en va aux Cascine et se trouve parfaitement heureuse. Il ne semble pas qu'elle ait jamais lu ni le Marchand, ni Othello. Evelyn ne les a pas lus davantage; pourtant, de son temps comme de celui de Sidney, la Venise d'Othello et d'Antonio n'était pas encore tout à fait morte. Ma Venise, comme celle de Turner, c'était surtout Byron qui l'avait créée, mais il s'y ajoutait encore pour moi la joie enfantine de voir des bateaux glisser sur des eaux claires. J'éprouvais un bonheur inexprimable à regarder la pointe de la gondole pénétrer sous la porte de Danieli à marée haute, quand l'eau avait deux pieds de profondeur au bas de l'escalier, et, tout le long des rives du canal, de vrais murs de marbre sortir de la mer, couverts à l'extérieur de milliers de petits crabes et à l'intérieur de Titiens.