Du 6 au 16 mai, je pris des notes sur des effets de lumière qui me servirent plus tard dans Modern Painters, et j'exécutai deux dessins au crayon, Ca Contarini Fasan et l'Escalier des Géants qui, avec deux dessins faits à Bologne en passant, et une demi-douzaine à Naples et à Amalfi sont—je puis le dire, quarante ans plus tard—de très bons dessins. Je n'avais aucune notion de l'architecture proprement dite, je n'avais jamais dessiné un plan, une coupe, un ornement; mais j'adorais, comme Turner jusqu'à la fin de ses jours, tout ce qui était gracieux et riche, que ce fût Gothique ou Renaissance; mon coup de crayon était parfaitement sûr et délicat, je dessinais avec une fidélité scrupuleuse, mettant ma joie à reproduire les choses telles qu'elles étaient; et c'est ce qui donne la vie à un dessin, ce qui fait qu'il est exact de point en point. Cela, au moins, était dans mes moyens et je le fis ici pour la dernière fois. L'année suivante, j'essayai de faire ce que je n'étais pas capable de faire, et j'ai continué, hélas! usant la moitié de mes jours à cette besogne ingrate.
Je trouve une phrase dans mon journal du 6 mai qui semble en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut des centres de mon travail: «Dieu soit béni, je suis ici; c'est le Paradis... Venise et Chamonix sont les deux bornes de la terre pour moi.»
Il est vrai qu'alors, je ne connaissais ni Rouen, ni Pise, bien que j'eusse vu l'une et l'autre. (Quand j'ai cité Genève, avec Rouen et Pise, cela comprenait dans ma pensée Chamonix.) «Venise, continue le journal, est un mirage, un miroir qui reflète des étoiles. Ses clairs de lune sont capables de tourner la tête aux gens les plus sages quand ils laissent de longues traînées lumineuses sur les eaux grises.»
De Venise par Padoue, où Saint-Antoine, par Milan où le Dôme étaient encore pour moi de purs chefs-d'œuvre; puis à Turin, et à Suse. Ma santé s'améliorait, la vue seule des Alpes me fit du bien et les brises qui en venaient semblaient me rendre mes forces. Nous passâmes le Mont Cenis pour la première fois. Je m'éveillai d'un lourd sommeil, le matin du 2 juin 1841, dans une toute petite chambre de Lans-le-Bourg, vers six heures du matin; au nord, les aiguilles rouges se détachaient sur le bleu du ciel, l'immense pyramide couverte de neige s'étendait jusqu'à la vallée, nappe éblouissante. Je m'habillai en trois minutes, je courus à l'extrémité du village, je traversai la rivière et je gravis la pente gazonnée qui monte du côté sud jusqu'aux premiers pins.
Je renaissais. La vie s'ouvrait de nouveau devant moi avec tout ce qu'elle a de meilleur: sentiment religieux, amour, admiration, espérance; tout ce que je savais, tout ce qu'il y avait au plus profond de mon être, tressaillait à cette heure; et l'œuvre que je voulais faire, et que les hasards de ma vie à venir ont servie, se précisa, fut déterminée, si je puis dire, en cette minute. Plein de reconnaissance, je rentrai, j'allai trouver mon père et ma mère et je leur dis que j'étais sûr maintenant de guérir.
Les docteurs s'étaient absolument trompés sur mon cas. J'avais surtout besoin de grand air, d'un air vivifiant, d'exercice, de repos, sans aucune excitation artificielle. L'air de la campagne romaine était détestable pour moi et la vie de Rome la plus mauvaise que je pusse mener. Les trois passages suivants de mon journal, qui ont pris une grande signification par la suite, peuvent servir de conclusion à ce chapitre qui, je le crains, aura paru à mon lecteur bien ennuyeux:
«I. Genève, 5 juin.—Arrivé hier de Chambéry; un vent frais du nord chassait la poussière. Ravi de la grâce d'une jeune femme, la femme d'un confiseur, dans une petite ville que nous traversions, et à laquelle je demandai «une livre» de biscuits de Savoie. «Mais, Monsieur, une livre sera un peu volumineuse! Je vous en donnerai la moitié; vous verrez si cela vous suffira... Ah! Louise (ceci s'adressait à une petite personne aux yeux brillants, qui s'agitait dans l'arrière-boutique et exprimait son mécontentement de façon bruyante), si tu n'es pas sage, tu vas savoir[56]». Tout cela si gaiement, si gentiment!—Arrivé ici par une délicieuse après-midi, vers l'heure du coucher du soleil. Les prairies étaient si vertes, la Salève si brillante, le Rhône si tumultueux, le lointain Jura si beau que j'étais prêt à faire le vœu de ne jamais remettre les pieds en Italie.
«II. 6 juin.—Pluie à verse toute la journée; sermon improvisé et péniblement débité par un jeune homme qui n'avait pas de voix, dans une petite chapelle dont les voûtes blanches s'emplissaient du bruit d'un orgue strident et de cantiques en mauvais vers. Que de fois, le dimanche matin, aux mêmes heures, j'ai été pris de remords, j'ai décidé de secouer ma paresse et de faire un effort pour m'instruire de façon ou d'autre, de me fortifier physiquement, de me vouer à quelque œuvre utile au lieu de ne songer qu'à passer agréablement le temps. Cette impression m'est venue très intense aujourd'hui et je donnerais tout au monde pour qu'elle ne s'effaçât pas. Hélas! ces émotions ne sont jamais durables chez moi; le lendemain, je n'y pense plus.
«III. 11 décembre 1842.—C'est bien étrange, mais j'ai éprouvé les mêmes émotions, les mêmes remords, dans cette même petite église, l'année suivante, et ce fut l'origine de mon travail sur Turner.»
[51]En français dans le texte.