La seconde chose de quelque importance qui se soit accomplie dans le «lodging» de Leamington, c'est le dessin du château d'Amboise dont j'ai déjà parlé, dessin exécuté «de tête» et représentant le château à environ sept cents pieds au-dessus de la rivière, alors qu'il est en réalité à quatre-vingts tout au plus, baigné dans la lumière d'un couchant à la Turner; la lune se lève à l'horizon, une lune à la Turner; des rampes, des escaliers de marbre qui n'existent pas descendent jusqu'à une rivière à la Turner; mais la dentelure en pierre de la chapelle de Saint-Hubert est très soigneusement dessinée à ma manière, que je trouvais sans doute supérieure à celle de Turner.

Ce dessin, qui devait illustrer un poème: The Broken Chain, après avoir été admirablement gravé par Goodall, me fut, ainsi que les vers, extrêmement salutaire en me donnant la preuve que, sous le rapport de l'imagination, j'étais un pire sot qu'Agassiz lui-même. Cependant, les jours passaient, de merveilleux jours d'automne; les blés étaient mûrs et une fois que j'avais laissé derrière moi l'enclos, le Pump Room et la Parade, j'étais en plein Warwickshire, ce Warwickshire qui a tout le charme du paysage anglais. Les tours de Warwick dominaient les bouquets d'arbres les plus proches; je pouvais, en me promenant, aller jusqu'à Kenilworth ou, dans une petite voiture attelée d'un poney, gagner en une heure Stratford; et, tout alentour, c'était une admirable étendue de pays anglais avec ses collines et ses plaines, de vraies plaines, au travers desquelles les rivières coulent paresseusement et où les canaux n'ont que faire d'écluses.

C'est au cours de ces paisibles promenades que je me mis à regarder attentivement les bluets, les chardons, les passe-roses. Je vois dans mes notes, au 15 septembre, que j'étais en train d'écrire le King of the Golden River, que je lisais l'Europe, d'Alison, et la Chimie de Turner. Ce King of the River me fait penser, et j'en rougis, que je n'ai point encore parlé de Dickens, dont la jeune gloire n'était déjà plus à son aurore. Dès l'apparition des Sketches, mon père et moi fûmes conquis; puis ce furent les livraisons de Pickwick, et celles de Nickleby qui firent nos délices; nous les attendions avec impatience et, quelles que fussent les préoccupations du jour, ennuis ou chagrins, leur lecture nous procurait quelques heures de plaisir sans mélange. Dickens, sans doute, ne nous apprenait rien qui ne nous fût familier, mais quel art dans la description! Nous connaissions aussi bien que lui les cochers et les valets d'écurie et beaucoup mieux encore le Yorkshire. Sa manie pour la caricature, dans ses écrits comme dans leurs illustrations, l'a placé en dehors de la sphère des auteurs de premier ordre, c'est pourquoi il n'a pas été dans ma vie un élément d'éducation, mais seulement de plaisir et de réconfort.

Le King of the Golden River fut écrit pour amuser une petite fille; c'est une assez bonne imitation à la fois de Grimm et de Dickens, avec quelques impressions personnelles mêlées à des souvenirs des Alpes. Il a fait le bonheur des enfants, des enfants sages, et leur a été salutaire. N'empêche que la chose n'a aucune valeur. Hélas! je suis aussi incapable d'écrire une histoire que de composer un tableau.

Jephson tint parole; au bout de six semaines il me rendit ma liberté, disant—et il avait parfaitement raison—que ma santé était entre mes mains. Il est certain que, si j'avais continué à manger du gigot, à prendre du fer, si j'avais appris à nager dans la mer que j'aimais, si je m'étais consacré à la géologie et à la pêche des poissons vivants plutôt que des fossiles, je me serais probablement noyé, comme Charles, ou que l'on m'aurait trouvé un ou deux ans plus tard.

«On a glacier, half way up to heaven.
Taking my final rest[57]

Que serait-il arrivé? Seules les Parques, divinités mystérieuses et muettes, pourraient le dire. Pour moi, je sais seulement ce qui n'aurait pas dû arriver; je sais que, rendu à la liberté après avoir quitté Leamington, je n'aurais pas dû me remettre à manger des pommes de terre frites et des tartes, et, au lieu d'apprendre à nager et à faire des ascensions, recommencer à écrire des vers pathétiques ni, à cette crise très absurde de ma vie, essayer de peindre des crépuscules dans la manière de Turner. Je n'étais pas assez sot pour tâcher de l'imiter en plein jour, mais je m'imaginais que je pourrais faire quelque chose dans le genre du Château de Kenilworth au coucher du soleil, avec la laitière et la lune.

Je n'ai point parlé de ce que le lecteur considérera sans doute comme l'un des plus grands événements de ma vie: ma présentation à Turner, par Mr Griffilhs, au dîner de Norwood, le 22 juin 1840.

Mon journal dit: «Présenté aujourd'hui à l'homme qui, sans contredit, est le plus grand homme de notre époque, le plus grand par l'imagination, par la science de la mise en scène[58], et en même temps un grand peintre et un grand poète: J.-M.-W. Turner. On m'avait dit que l'homme était commun, bourru, même grossier, pas le moins du monde intellectuel. Mais je savais que cela n'était pas possible et, en effet, je me trouvai en présence d'un homme quelque peu excentrique, aux manières tranchantes, le gentleman anglais positif; de bonne humeur certes, mais aussi de mauvais caractère, détestant les prétentions de toute sorte, fin, peut-être un peu égoïste, très intellectuel, avec de l'esprit, mais un esprit qui ne cherche pas à briller, qui se trahit par un mot, un regard.» Portrait fort complet, et très exact, si l'on songe qu'il fut écrit le soir même, aussitôt après cette première entrevue.

Par un hasard assez singulier, Kenilworth fut l'une des œuvres du maître que Mr Griffilhs tira de son portefeuille après dîner; ce me fut l'occasion de dire quelques sottises, de déclarer entre autres que c'était une des «plus puissantes de la série anglaise», ce qui dut déplaire à Turner, car il n'y avait rien qu'il eût en horreur comme de voir les gens s'exalter sur tel ou tel dessin particulier. Cela signifiait simplement, pour lui, qu'ils ne comprenaient rien aux autres.