Quoi qu'il en soit, il ne daigna pas ouvrir la bouche et la conversation générale se continua comme s'il n'avait pas été là. Cependant, il me souhaita le bonsoir avec bienveillance, et je ne le revis plus qu'à mon retour de Rome. Si seulement il m'eût demandé de venir le voir le lendemain, s'il m'eût montré un de ses croquis au crayon, s'il m'eût laissé voir comment il posait une teinte! Il m'eût épargné dix ans de travail et ses dernières années n'en eussent pas été moins heureuses. Mais que faire à cela? Il n'y a qu'à s'incliner et à dire: Ce n'était point écrit. Chaque âme a sa bataille à livrer avec la malechance et doit découvrir pour elle-même l'invisible.
Je reviens à Leamington, où j'essayais de peindre Amboise dans le crépuscule et où je méditais sur les Poissons fossiles et sur Michel-Ange. Mon traitement terminé, j'allai passer quelques jours chez mon ancien professeur Walter Brown, qui était maintenant recteur de Wendlebury, petit village situé dans les plaines, à onze milles d'Oxford. Je dis bien des plaines, non des marais: de beaux pâturages salubres, coupés de haies avec ici et là une meule et une barrière. Le village se composait d'une douzaine de maisonnettes couvertes de chaume, et du presbytère, un bâtiment carré qui s'élevait au milieu d'un jardin. L'église, toute proche, avait à peine quatre mètres de haut sur vingt de long; elle se terminait par une tour carrée surmontée d'un coq qui servait de girouette.
Le bon Walter Brown, après avoir épousé une femme excellente, ni belle ni jeune mais pleine de vertus, était venu s'installera Wendlebury pour travailler au salut de ses habitants; point n'était besoin, pour cela, de tant de science et de dons si rares! Il s'était mis pourtant de tout cœur à l'ouvrage, bêchait lui-même son jardin et prenait en pension un ou deux écoliers qu'il préparait aux examens d'Oxford. À ses moments perdus, il étudiait l'Histoire naturelle de l'Enthousiasme; il vécut ainsi heureux et satisfait jusqu'à la fin de ses jours.
Comme je le voyais très fier de son église et de son coq, je lui en fis un dessin où je mis tous mes soins; j'avais choisi l'heure du coucher du soleil et l'heure aussi où la lune se levait derrière l'église. Il se récria un peu d'abord, déclarant que j'avais mis le ciel à l'envers, avec les teintes bleues les plus foncées en bas, de manière à bien faire ressortir l'église; mais, pour une raison ou pour une autre, je commençais à avoir de l'autorité, et on pensait qu'en fait de dessin on ne pouvait pas m'en remontrer. Ce bon Brown avait la patience de m'écouter pendant des heures pérorer sur Michel-Ange et expliquer la série des gravures du Jugement Dernier que j'avais rapportées de Rome, où les muscles tracés sur le corps rappellent les lignes de chemin de fer sur une carte de géographie; je m'en étonne aujourd'hui, et cela me paraît tenir du miracle. À cette heure où je sais quelque chose, je ne rencontre plus de gens aussi doux ni aussi patients.
Mr et Mrs Brown se montrèrent, à tous égards, excellents pour moi; ils semblaient heureux de m'avoir. Peut-être n'y avait-il là que de la politesse, car je ne vois pas trop ce que l'on pouvait trouver d'agréable en moi à cette époque, si ce n'est le désir que j'ai toujours eu de plaire, autant que je pouvais le faire honnêtement, et de dire ce qui pouvait faire plaisir à mon interlocuteur.
En quittant Wendlebury, je rentrai à la maison pour achever, avec l'aide de Gordon, la préparation de mon examen du printemps. Je trouve dans mon journal cette note: «16 novembre 1841, Herne Hill.—Enfin, j'ai terminé mes rangements; me voilà réinstallé, je me remettrai au travail demain matin avec méthode, mais sans excès.» M'installer, arranger mon intérieur a toujours été pour moi, à tous les âges, un très grand plaisir; mais, hélas! je ne suis jamais arrivé à maintenir, pendant plus de trois jours, l'ordre obtenu avec tant de peine.
Le 17 novembre, je relève ceci: «Pourquoi la gelée blanche se forme-t-elle en plus larges cristaux sur les nervures des feuilles et sur les bords que sur les autres endroits», c'est-à-dire sur les autres parties de la feuille? question que j'avais cru poser pour la première fois dans mon étude de 1879 sur la glace et qui n'a point encore reçu de réponse.
La note du lendemain mérite aussi d'être conservée: «Suis dans l'admiration de Clementina dans Sir Charles Grandison; n'ai jamais rien lu qui m'ait fait une si profonde impression; pour le moment, je suis tenté de mettre cette œuvre au-dessus de toutes les œuvres de fiction que je connais. C'est très, très beau, et il me semble que je n'ai jamais rien lu qui ait produit sur moi un effet plus salutaire.»
C'est à cette époque que je pris mes premières leçons avec Harding, leçons délicieuses, bien que je me rendisse compte de ce qui lui manquait. Mais c'était charmant de le voir dessiner, et jusqu'à un certain point, et à certains égards, c'était la perfection. Il connaissait bien la structure, la forme des arbres, il les avait regardés, vus, et bien vus, et rendus avec sincérité et originalité. Il ne fallait pas, par exemple, lui parler de la vieille école hollandaise, il l'avait en horreur; et c'est lui, je crois, qui le premier m'a déclaré qu'il n'y avait là que «des ivrognes, des joueurs, des débauchés qui se plaisaient aux réalités de la taverne plus encore qu'à leur reproduction». Idées toutes nouvelles, qui m'ouvraient des horizons et ne pouvaient avoir sur moi qu'une très salutaire influence.
Ainsi commença l'année 1842. Ses brumes matinales me réservaient bien des surprises. C'est au printemps de 1842 que s'opéra dans l'esprit de Turner une grande révolution. Non seulement il était décidé à faire désormais des aquarelles qui lui plussent, mais encore qui pussent se vendre. Il remit à Mr Griffilhs quinze esquisses dont il se proposait d'exécuter les aquarelles. Il obtint neuf commandes; parmi ces aquarelles, mon père m'avait autorisé à en choisir une. Ensuite, à force de cajoleries, j'obtins qu'il me permît d'en prendre deux. Turner reçut encore, de tous les coins du monde, des ordres pour sept autres. Aux croquis l'on avait joint quatre aquarelles achevées qui servaient d'échantillons et qui étaient aussi à vendre.