À ma grande surprise et à mon très grand regret, je ne trouve rien dans mon journal qui se rapporte aux impressions ou aux découvertes de cette année. Elles étaient trop nombreuses, trop ahurissantes pour pouvoir être formulées, encore moins écrites. C'est à peine si j'ai dessiné; les choses, telles que je les voyais maintenant, me paraissaient impossibles à rendre; je me remis cependant à la botanique et le mois que je voulais consacrer à étudier les rochers de Chamonix se passa presque tout entier à me demander ce que j'allais taire, ce que je pouvais faire, et où. Le hasard avait voulu qu'on m'eût dévolu pour guide un brave garçon très ordinaire, Michel Devouassoud, qui connaissait les endroits les plus fréquentés par les touristes, mais voilà tout. Je fis des ascensions, je humai le bon air, et j'évoquai à nouveau mes pensées de Fontainebleau au bord de sources plus douces. Le passage cité plus haut, du ii décembre, le seul où il soit question de ce voyage, me semble particulièrement intéressant; il montre que l'inspiration qui a donné une forme à ces pensées nouvelles dans Modern Painters m'est venue pendant que j'accomplissais le seul devoir désagréable auquel je fusse fidèle: aller à l'église!—et cela deux années de suite, à Genève, qui est bien en vérité ma mère patrie.

Nous rentrâmes en Angleterre, en 1842, par le Rhin et les Flandres; c'est à Cologne et à Saint-Quentin que je fis les derniers dessins exécutés dans ma vieille manière. Celui de la Grande Place de Cologne, que j'ai donné à Osborne Gordon, est peut-être encore chez sa sœur, Mrs Pritchard. Le Saint-Quentin a disparu.

Quelle joie, au retour, de nous retrouver à Herne Hill et d'accrocher dans la petite salle à manger les adorables aquarelles que Turner avait faites pour moi: Ehrenbretstein et Lucerne. Hélas! les beaux jours de Herne Hill, et bien des joies avec eux, étaient terminés.

Peut-être ma mère avait-elle parfois—à Hampton Court, à Chatsworth ou à Isola Bella—permis à son âme paisible de rêver d'un plus grand jardin. De temps à autre quelque camarade d'Oxford à gland d'or venait de Cavendish ou de Grosvenor Square pour me voir; dans ces cas-là, nous n'avions à lui offrir, pour s'y laver les mains, que la petite pièce du fond, en face de la nursery. Les affaires prospérant, mon père lui-même vint à penser que cela ferait bon effet, sur les clients de la campagne, si on leur offrait leur sherry dans une pièce où ils eussent la place d'étendre leurs jambes. Et maintenant que j'étais majeur, bachelier des arts d'Oxford, etc., n'avais-je pas besoin, moi aussi, d'une installation plus importante?

Eh bien! non, mon cher lecteur, la maison me satisfaisait pleinement telle qu'elle était; mais depuis ma plus tendre enfance, dès le jour où j'avais su me servir d'une bêche, j'avais rêvé de creuser un canal, et d'y établir des écluses comme Harry, dans Harry et Lucy. Or, dans la prairie, derrière la maison de Denmark Hill—heure de faiblesse, heure de tentation—je voyais la possibilité de creuser un canal avec autant d'écluses que l'on voudrait dans la direction de Dulwich.

Évoquant tous ces vieux souvenirs, je constate avec surprise à quel point j'étais enfant, extraordinairement enfant; je m'amusais d'un rien. Et en même temps, à certains égards, je voyais plus loin que tous les rois de Naples et tous les cardinaux de Rome.

Néanmoins, nous hésitâmes longtemps, pesant le pour et le contre, discutant les avantages et les inconvénients de Denmark Hill. Ma mère, très sagement et un peu tristement, disait que cela venait bien tard pour elle. À son âge, pourrait-elle s'occuper d'un grand jardin? Et mon père, qui sentait qu'à côté de très bonnes raisons il y avait une question d'amour-propre, était presque aussi troublé que lorsqu'il s'était agi d'acheter son premier Copley Fielding.

Enfin, le bail de la plus grande maison fut signé et chacun de s'écrier que nous avions eu bien raison; ma mère jouissait vraiment de ranger ses pots de fleurs sur les gradins de la serre, et la vue des fenêtres de la salle à manger, sur de belles prairies verdoyantes, était adorable. Nous achetâmes trois vaches; nous écrémions notre lait et faisions notre beurre. Il y avait aussi une écurie et une cour de ferme avec une grande meule de foin et une étable à porcs; et une loge, si bien que le concierge pouvait arrêter les indiscrets avant qu'ils ne vinssent sonner à la porte.

Hélas! en dépit de toutes ces raisons d'être heureux, nous ne le fûmes jamais autant qu'à Herne Hill, nous ne nous sentîmes plus jamais «at home».

À Champagnole, au contraire, comme à Chamonix, à l'hôtel de la Cloche à Dijon, à l'hôtel du Cygne à Lucerne, nous étions chez nous. C'était encore un peu de notre vie d'autrefois. Bien que nous ayons connu de belles années dans la maison de Denmark Hill, notre nouvelle manière de vivre ne nous plaisait pas autant que l'ancienne: les pêches que l'on récoltait à pleins paniers n'avaient pas la même saveur que les douze ou vingt pêches du vieux jardin; et toutes les pommes du grand verger ne valaient pas les quelques pommes de Sibérie de Herne Hill.