Et après tout, je n'ai pas creusé mon canal! L'idée d'Harry, construisant des écluses à lui tout seul, m'avait toujours semblé trop grandiose, inimitable, sinon incroyable; de plus je n'avais jamais, jusqu'au jour où ce fut nécessaire, essayé de calculer le débit de l'eau. Les jardiniers réclamaient pour la serre tout le contenu des réservoirs. Je vis que tout ce que je pourrais obtenir, ce serait un fossé sans eau, incommode pour les vaches, et j'y renonçai, mais l'idée séductrice continua de hanter mon cerveau et, vingt ans plus tard, je fis installer quelques jets d'eau à l'instar de Fontainebleau.
L'année suivante, il ne fut pas question de voyager; nous nous contentâmes d'arpenter en tous sens les allées de nos nouveaux jardins. Et puis, pendant l'hiver, je fus occupé du premier volume des Modern Pointers et pendant l'été, je dus à plusieurs reprises aller à Oxford: ainsi le voulait le règlement. Rien dans mon journal de cette époque ne mérite d'être relevé, si ce n'est un court passage sur le vitrail de l'église de Camberwell, qui se rapporte à des choses qui se sont passées beaucoup plus tard.
Le premier volume des Modern Pointers a dû paraître le jour de la fête de mon père; le succès en fut assuré dès la fin de l'année, et le 1er janvier 1844, mon père, «comme cadeau de jour de l'an, m'offrit le Slaver». Il n'hésitait plus maintenant, il savait ce qui me ferait plaisir. Je l'accrochai au pied de mon lit dès le lendemain, comme mon propre Loch Achray d'autrefois. Le plaisir que donne à son auteur une première œuvre, un premier tableau, chacun peut le deviner; mais les joies que me procurait un nouveau Turner, personne ne saurait les imaginer, et je renonce à les décrire.
Pour achever mon second volume (qui n'était nullement destiné à être ce qu'il est devenu), j'avais besoin de retourner à Chamonix. Ce voyage devait être exclusivement un voyage de montagnes—dans les Alpes centrales—et le Ier juin 1844 nous nous trouvions une fois de plus, et avec quelle joie, sur les bords du lac Léman.
La jeunesse de Ruskin est finie. Viendront ensuite les journées de son adolescence, où sa pensée continuera de se développer, où se préciseront ses théories d'esthétique, et puis ce sera la vie. Mais, tout entière, cette vie se ressentira de la formation de sa sensibilité et de son intelligence dans la petite maison de Herne Hill, sous les amandiers en fleurs du jardin, ou dans la berline qui le mène vers les Alpes, Rome, Venise, le Campo Santo... Les années de jeunesse sont celles qui contribuent pour la plus large part à la formation du tempérament et du caractère, et ce récit tout imprégné de fraîcheur, d'éveil passionné à la vie, nous fait comprendre le maître de Brantwood mieux que ses livres les plus réputés.
Contraste frappant: c'est tout chargé d'années que Ruskin écrivit ces Præterita qui se poursuivent par le récit de son existence jusqu'après la mort de son père. Et lorsque la plume lui tomba des mains, en 1900, laissant inachevé ce document précieux pour tous ceux qui ont senti et compris le charme de cet esprit à la fois si ingénieux, si vaste et si original, Ruskin était bien près de fermer les yeux aux splendeurs des arts et de la nature qu'il avait tant aimés.
Sur un glacier, à mi-chemin du ciel,
Dormant mon dernier sommeil.
[58]Voulant dire par là, je suppose, le sentiment de ce qui pouvait le mieux faire tableau.
[59]On peut être «simplement» reçu à son examen de baccalauréat ou en sortir avec des «honours» dont il y a plusieurs classes. (Note du traducteur.)