«Vous aurez chacun un gâteau de Sésame et dix livres.»
LUCIEN: Le Pêcheur[22].
1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de l'ambiguité du titre sous lequel le sujet de la conférence a été annoncé: car en réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme régnant, ni de trésors conçus comme contenant la richesse, mais d'un tout autre ordre de royauté et d'une autre sorte de richesses que celles ordinairement reconnues. J'avais même l'intention de vous demander de m'accorder votre attention, pendant quelque temps, de confiance, et (comme on le machine quelquefois quand on emmène un ami pour lui faire voir dans la nature un site favori) de cacher ce que je désirais le plus montrer avec l'imparfait degré d'artifice dont je suis capable jusqu'à ce que, au moment où vous vous y attendiez le moins, nous ayons atteint le meilleur point de vue par des sentiers détournés. Mais comme aussi j'ai entendu dire par des hommes exercés à parler en public, que les auditeurs ne sont jamais si fatigués que par l'effort qu'ils font pour suivre un orateur qui ne leur laisse pas entrevoir son but, j'enlèverai de suite le léger masque, et vous dirai franchement que je veux vous entretenir des trésors cachés dans les livres; de la manière dont nous les découvrons ou dont nous les laissons échapper. Un grand sujet, direz-vous, et vaste! Oui; si vaste que je n'essaierai pas d'en mesurer l'étendue; j'essaierai seulement de vous présenter quelques réflexions sur la lecture qui s'emparent de moi chaque jour plus profondément[23], comme j'observe la marche de l'esprit public par rapport à nos moyens d'éducation plus larges de jour en jour; et l'extension croissante que prend en conséquence l'irrigation, par la littérature, des couches les plus basses.
2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois beaucoup de lettres de parents relatives à l'éducation de leurs enfants. Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir l'idée de «une position dans la vie» prendre le pas sur toutes les autres préoccupations dans l'esprit des parents, plus spécialement des mères. «L'éducation convenant à telle et telle condition sociale», telle est la phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais, si je comprends bien, une éducation bonne en elle-même;—même la conception d'une excellence abstraite dans l'éducation semble rarement atteinte par les correspondants. Mais une éducation «qui maintiendra un bon vêtement sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner avec confiance la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes; qui aura pour résultat définitif l'établissement d'une porte à double sonnette dans sa propre maison; en un mot qui le conduira à l'avancement dans la vie, voilà pourquoi nous prions à genoux, et ceci est tout ce pour quoi nous prions». Il ne paraît jamais venir à l'esprit des parents qu'il puisse exister une éducation qui, par elle-même, soit un avancement dans la vie; que toute autre que celle-là peut être un avancement dans la mort; et que cette éducation essentielle peut être plus facilement acquise ou donnée qu'ils ne le supposent s'ils s'y prennent bien; tandis qu'elle ne peut être acquise à aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y prennent mal.
3. En réalité, parmi les idées aujourd'hui prévalentes et d'une puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de la jeunesse est celle de «l'Avancement dans la vie». Puis-je vous demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait, et ce qu'elle devrait contenir?
En fait, à présent, «Avancement dans la vie» veut dire, se mettre en évidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les autres respectable et honorable[24]. Nous n'entendons pas par cet avancement, en général, le simple acquérir de l'argent, mais qu'on sache que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune grande chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi la première infirmité des esprits faibles[25]; et au total l'influence impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanité; les plus grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l'amour de la louange, comme ses plus grands désastres à l'amour du plaisir[26].
4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d'impulsion. Je veux seulement que vous sentiez combien elle est à la racine de l'effort; spécialement de tout effort moderne[27]. C'est la satisfaction de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et le baume du repos; elle touche de si près aux sources même de la vie que la blessure de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans sa mesure, mortelle; nous l'appelons «mortification», employant la même expression que nous appliquerions à un mal physique gangréneux et incurable.
Et quoique peu d'entre nous soient assez médecins pour reconnaître les effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à l'instant sa puissance directrice sur eux comme mobile.
Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement parce qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être appelé capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait évêque parce qu'il croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut être fait évêque, avant tout pour être appelé «Monseigneur»[28]. Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet conquérir un royaume parce qu'il croit que personne d'autre ne peut servir l'État aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu'il désire être appelé «Votre Majesté», par autant de lèvres qu'on peut en amener à proférer cette expression.
5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie», sa force s'applique pour nous tous, selon notre condition, particulièrement à ce second résultat d'un tel avancement que nous appelons «aller dans la bonne société». Nous voulons aller dans la bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat.