Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place les mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir, à les placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables; car toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie; aucun autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou dans des matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je commence bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si vous trouvez que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi demander à ceux qui accordent que l'amour de la louange est ordinairement dans l'esprit des hommes le motif le plus puissant de rechercher l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains. (Environ une dizaine de mains se lèvent, l'auditoire en partie n'étant pas sûr que le conférencier soit sérieux, et en partie intimide d'avoir à affirmer une opinion.) Je suis très sérieux, j'ai réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai m'en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second veulent-ils lever les mains? (On assure qu'une main s'est levée derrière le conférencier.) Très bien; je vois que vous m'approuvez, et que vous ne trouvez pas que j'aie placé mon point de départ trop bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le désir de faire quelque chose d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est en effet une idée existante collatérale (quoique secondaire) au désir d'avancement de la plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure, pour l'amour d'une influence bienfaisante[29]; et aimeraient à fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux[30]—; et finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants sur le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos chances générales d'être heureux et utiles.
6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix[31]! À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas connaitre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus besoin d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans le cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence, étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou d'arrêter le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards fugitifs, nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier; nous parleraient dans les termes les meilleurs qu'ils puissent choisir, et des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d'État attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour l'obtenir) dans ces antichambres étroites et simplement meublées, les rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d'elle; peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous jamais un seul mot de ce qu'elle aurait à nous dire!
7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que l'apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui n'ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci—que nous pouvons voir les visages des hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs dires, que nous recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi. Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages,—supposez que vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l'homme d'État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content d'écouter leurs paroles, bien qu'il vous fût défendu de vous avancer hors du paravent? Et quand le paravent est seulement de plus petite dimension, plié en deux au lieu d'être plié en quatre, et que vous pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient un livre, et écouter toute la journée non la conversation accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil privé, vous les méprisez!
8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt immédiat, que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.
Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se diviser en deux classes: les livres du moment et les livres pour tous les temps. Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la qualité. Ce n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et le bon qui dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres du moment et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces deux sortes de livres avant d'aller plus loin.
9. Le bon livre du moment, donc,—je ne parle pas des mauvais—est simplement l'entretien utile ou agréable de quelque personne avec laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent très agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là. Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation se répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si nous n'en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage si nous leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car, strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut être délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à point à l'heure du déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les routes, et le temps qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse être précieux d'y recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais écrite[32], et écrite dans un but non de simple communication, mais de permanence.—Le livre-causerie est imprimé seulement parce que l'auteur ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois; s'il le pouvait il le ferait; le volume n'est que la multiplication de sa voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l'Inde. Si vous le pouviez, vous le feriez; au lieu de cela, vous écrivez, c'est simplement la transmission de la voix. Mais un livre est écrit non pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement, mais pour la perpétuer[33]. L'auteur a quelque chose à dire dont il perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu'il sache, personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne d'autre ne peut le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s'il le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de sa vie il sent que ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui; ceci est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur le rocher s'il le pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour le reste, j'ai mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une vapeur[35], et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus; ceci, si quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir.» Ceci est son écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou écriture. Ceci est un «Livre».
10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi?
Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté ni bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est son livre ou son morceau d'art.
Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait, redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez facilement les parties vraies, et celles-ci sont le livre[36].