11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les époques, par leurs plus grands hommes[37]—par de grands lettrés, de grands hommes d'État et de grands penseurs. Tous sont à votre disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez échapper aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38]? Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d'écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines[39]? ou vous flattez-vous de garder quelque dignité et conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une «entrée» et là pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde, nombreuse comme ses jours[40], la puissante, la choisie, de tous les lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu'il vous plaira; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute; là, par la noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place que vous désirez occuper dans la société des morts[41].
12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour diffère de toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au travail et au mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne corrompre, aucun nom n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile ou vulgaire n'entre là[42]. Aux portes cochères de ce silencieux Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire: «Méritez-vous d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles? Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment la conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous l'entendrez. Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous élever jusqu'à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par bienveillance s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne feignons ni n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos sentiments si vous voulez percevoir notre présence.»
13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des deux manières suivantes:
1° D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre n'est pas plus sage que vous, Vous n'avez pas besoin de le lire; s'il l'est, il pensera autrement que vous à bien des égards[43].
2° Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien, c'est exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme ceci est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant je vois que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère que je le verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre sa pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous croyez qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord[44]. Et soyez sûr aussi, si l'auteur a une valeur quelconque, que, que vous n'arriverez pas d'un seul coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière vous n'arriverez d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise ce qu'il veut dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus étrange, il ne le veut pas, mais d'une manière cachée et par paraboles, de façon qu'il puisse savoir que vous avez besoin d'elle[45]. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes[46]. Ils ne vous la donnent pas en manière d'aide, mais de récompense, et veulent s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous permettent de l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s'opposerait à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des montagnes afin que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or qu'ils pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant qu'ils en ont besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser longtemps, et n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en trouver.
14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes. Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser et à fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre pensée, votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est votre propre âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun bon auteur sans ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal.
15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je sais que j'ai raison en ceci)[47]: vous devez prendre l'habitude de regarder aux mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée «littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette dénomination toute contingente cette vérité[48], que vous pourriez lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps pour cela) et rester une personne complètement illettrée, un ignorant; mais que si vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par lettre (c'est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la différence qui existe entre l'éducation et la non-éducation (en ne s'occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre de langues, peut ne pas être capable d'en parler une autre que la sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu'il sache, il la sait d'une manière précise; quel que soit le mot qu'il prononce, il le prononce correctement; par-dessus tout il est versé dans l'armorial des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne lignée et de vieux sang des mots canailles modernes; il a dans la tête les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus[49] et les fonctions qu'ils ont remplies parmi la noblesse nationale des mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d'aucune, un mot même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera capable de gagner la plupart des ports; toutefois il n'aurait qu'à prononcer une phrase de n'importe quelle langue pour qu'on reconnaisse en lui un homme illettré[50]. De même l'accent, le tour d'expression dans une seule phrase distingue tout de suite un savant; et ceci est senti si fortement, admis d'une manière si absolue par les personnes instruites, qu'il suffit d'un faux accent ou d'une syllabe erronée dans le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour toujours à un homme un rang d'une certaine infériorité.
16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils.
Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques mots bien choisis et avec discernement[51] feront le travail qu'un millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront quelquefois une besogne mortelle[52]. Il y a des mots masqués, bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information» superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus, la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux, ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de tels mots portent des manteaux de caméléons—des manteaux de lions du sol[53] de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez arriver à lui sans avoir recours à son ministère.