17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais il y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des hommes, qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence d'employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre dérivation quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de gens qui ont l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent pour la vertu cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une fois pour toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l'idée, et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l'expression grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire: «Beaucoup de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles et les brûlèrent devant tout le monde; ils en comptèrent le prix et le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Ou bien au contraire si nous la traduisions là où nous avons l'habitude de la conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au lieu de la «Sainte Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve[54], ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une reliure de maroquin[55], ni semée sur toutes les routes à l'aide de la charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible, étouffée.

18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la forme latine «Damno» pour traduire le grec ϰαταϰρινω toutes les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui garder quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêchés par des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné», lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut de sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11): «Femme, est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée[56]? Elle dit: «Aucun homme Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne pas. Va et ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de l'Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des forêts,—ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout par l'adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique (ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable à de telles réunions toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des buts religieux; et d'autres équivoques collatérales telles que l'habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot «priest» comme contraction de «presbyter».

19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des mots, voici l'habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot de votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon, allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela; c'est-à-dire ont été d'abord grecs, puis latins, français ou allemands ensuite, et anglais enfin; subissant un certain changement de sens et d'usage sur les lèvres de chaque nation; mais conservant une même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent encore aujourd'hui quand ils l'emploient. Si vous ne savez pas l'alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que vous puissiez être[57]; si vous avez l'intention de lire sérieusement (ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez à fond les cours de Max Muller pour commencer; et après cela ne laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C'est un travail sévère; mais vous le trouverez, même au commencement, intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la connaissance, ou seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon écrivain.

20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre, soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier, mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins d'attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:

Le dernier vint, et le dernier partit,
Le Pilote du Lac Galiléen.
Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent
(L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement);
Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi:
«Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place
Tant de ceux qui pour grossir leur ventre
Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau!
D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine
Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des
tondeurs de brebis,
Et en écarter le digne, le véritable invité;
Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment
tenir
Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que
ce soit,
Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle!
Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin
Et à leur gré leurs chants minces et vains
Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux.
Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont
pas nourries,
Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles
respirent,
Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations
impures et contagieuses,
Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise
Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit
rendu.»

Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.

Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un «ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être «mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour ajouter à l'effet?

Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux[58]» tout à fait honnêtement[59]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie: c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau».

21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[60]. Il a besoin de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus que ceux-là—«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils puissent voir jusqu'au fond, sans être vus,—et diriger—les esprits des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent) dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant sur elle.

Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités, une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans être des «Exemples pour le troupeau[61]».