Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle. Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas vivre jusqu'au matin.

Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la nourriture, car ma vue s'améliorerait.»

Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la vie; et aussi faute d'assistance médicale.»

37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile? demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande échelle[124].

Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces institutions.

En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat prémédité n'y serait permis dans la rue[125].

«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule—le christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en scène, dans nos Satanella[126], nos Robert le Diable, nos Faust; chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations, en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous croyons être la signification du 3e commandement;)—ce christianisme éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise[127], faire de la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme sociale ou un désir de réforme—nous savons trop bien ce que vaut notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur le seuil[128]. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.

38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire merci[129]. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation; ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,—déraisonnant, pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot mal-aise, la négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la vie anglaise et de ses amusements!

39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur plaisir naît de leur travail[130], comme les pétales colorés d'une fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants, toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne pouvaient découvrir sans creuser[131]. La justice que nous ne pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et recueillons la rosée nocturne du tombeau.