Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente: «Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de maître.
41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands peintres[132]. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau enchanté,—que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images; parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres[133]?» ainsi ces rois avec leur diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant: «Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres?»
42. Grand de cœur et grand d'esprit—«magnanime», être cela c'est bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est bien «avancer dans la vie»—dans la vie elle-même—non dans ses atours[134]. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid, votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que comme un système rouillé de soupapes de fer[135]. Votre vie s'effacera de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la Caïne[136]. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu, assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en plus d'insignes honorifiques—des couronnes sur la tête, si vous voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne; pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous? Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et non pas plus d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix[137]. Et les hommes qui ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité. Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs[138]: «Les gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.»
43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand j'entends encore parler de Royauté, même par des hommes réfléchis, comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les mauvais rois: «Mangeurs de peuple[139]»—était le titre éternel et approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient, ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux, mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran rifiuto[140]»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran rifiuto.
44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe un château de moins là[141]. Mais il importe à vous, roi des hommes, que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et à cet autre: «Viens» et qu'il vienne[142]. Que vous puissiez diriger votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un équateur merveilleusement chaud et infini[143].
45. Mesurer!—que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la distance entre le pouvoir de ceux qui «font et enseignent[144]», et sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.
Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[145]; mais combien peu de rois ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:—il y a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de Delphes;—étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu; impénétrable armure; or potable[146]!—les trois grands anges[147] de la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu[148]. Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors de—Sagesse—pour leurs peuples.
46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon œuvre[149].
«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent, parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an[150], une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel, semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre; toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en temps voulu se propre perte et le châtiment des individus[151].»