[31]Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette conférence: les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne paraît pas au Ier acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître, conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore, Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir telle situation dans la vie qui permette de choisir les amis qu'on veut (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot pour amis). Mais enfin ces choses-là peuvent se trouver réunies; je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication avec les personnes implique une déperdition des forces actives de l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la conversation, même en laissant de côté les influences morales, sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que, dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)
[32]Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait, état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté «esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme original du «lecteur». (Note du traducteur.)
[33]Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était simplement le même genre de voix,—rien que des paroles «parlées»,—les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre ou les multiplier. (Note du traducteur.)
[34]Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée (on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et réfractaire. (Note du traducteur.)
[35]Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1° dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.» (Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3e conférence de Sésame («The mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis s'évanouit» (§ 96). (Note du traducteur.)
[36]Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of the air, § 106. (Note de l'auteur.)
Voici le passage auquel renvoie Ruskin:
«Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai émis ici deux assertions; la première donnait comme base à l'art la nature morale; la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre plus claires—et prouver—ces deux affirmations. D'abord, en ce qui concerne la nature morale considérée comme la base de l'art. Sans doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre, et une vision de coloriste n'implique pas de valeur morale. Mais le grand art implique l'union de ces deux pouvoirs: il n'est que l'expression, par un tempérament doué, d'une âme pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas d'art du tout, et s'il n'y a pas d'âme—bien plus, pas d'âme droite—l'art est inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à l'infini, mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de grâce par Whistler dans son Ten o'clock.—Se rappeler aussi le passage des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un artiste inconnu: «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte et s'en est enchanté a vécu heureux, sage et saint.»
[37]Cette façon singulière d'user du pronom est très fréquente chez Ruskin. Ex.: Bible d'Amiens (IV, 23): «Ceux-ci sont les deux seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en France.» De même dans le sous-titre de la Bible d'Amiens: «Esquisses de l'histoire de la Chrétienté pour les garçons et les filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux.» Dans la Couronne d'Olivier Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de ses pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du traducteur.)
[38]C'est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l'âge de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies de Diogène Laerce, une partie de Lucien, Isocrate et six dialogues de Platon, dont le Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en avance d'un quart de siècle sur mes contemporains.» À cette manière de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on peut trouver charmant et même poétique, sinon profitable pour l'esprit (qui sait, d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être), le genre de vie si bien décrit par George Eliot dans une page d'Adam Bede. «Même l'oisiveté est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique, même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux Loisir était un personnage tout différent; il ne lisait qu'une innocente gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille. Il aimait à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre sous les ombrages. Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n'en pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis le texte jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile... pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto; les doutes, les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas rendu délicat... Bon vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc.» (Adam Bede, traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du traducteur.)