[39]Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un peu plus bas, § 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit: «Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore, Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi qu'avec une servante(a). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement), de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».—En réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure (comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique, mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le passage de Fleurs démodées que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de The Queen of air que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens), voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages plus haut, dans les Fleurs démodées: «Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, dans la même phrase que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme, d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle phrase purement singulière et sans signification spirituelle intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre belles—nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur «azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si, comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi. Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du traducteur.)

(a) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin à son gondolier.»

[40]Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom chez Ruskin.

[41]En réalité la place que nous désirons occuper dans la société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous détacher de cela. Et si la lecture et l'admiration ne nous détachent pas de l'ambition (je ne parle bien entendu que de l'ambition vulgaire, celle que Ruskin appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le monde et dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne société» ou du moins à désirer l'être, parce qu'il est plus intelligent et plus cultivé. C'est là un de ces sophismes que la vanité des gens intelligents va chercher dans l'arsenal de leur intelligence pour justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que d'être devenu plus intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout simplement diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous, et la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la coexistence d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a bien peu de philosophes et d'artistes qui soient absolument détachés de l'ambition et du respect du pouvoir, «des gens place». Et chez ceux qui sont plus délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et au respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la ruine des croyances religieuses. La nature morale n'y gagne rien. D'un philosophe mondain ou d'un philosophe intimidé par un ministre, c'est encore le second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)

[42]Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme d'une bonne société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs—cela ne servira à rien; il n'est pas, il ne deviendra pas leur égal; chaque société, se protège elle-même; la compagnie peut se rassurer, cet intrus dont le corps est ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la société.» (Note du traducteur.)

[43]Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet homme «plus sage que nous» pense «autrement que nous».

[44]Cf. la Bible d'Amiens. «C'est en se référant à elles qu'il doit être entendu, compris s'il est possible—jugé—par notre amour d'abord», etc. (III, 3). (Note du traducteur.)

[45]Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle, l'haleine en quelque sorte du génie, qu'il exhale sans le savoir, et non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre pour la cacher au vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous en êtes digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de second ordre. Mais envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui prendraient la peine de lever le voile, fait l'écrivain difficile qui est aussi un écrivain de second ordre. L'écrivain de premier ordre est celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien changer,—et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou «l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent qu'au lieu de ces phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de regards n'apercevront pas, il pourrait (rien qu'en juxtaposant et en exhibant les métaux charmants qu'il fait fondre sans pitié et disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique, par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse. Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit. Au lieu d'écrire l'«Éducation sentimentale» il écrira «Fort comme la Mort». Et ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés, ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun raisonnement où il dise: «je». Il n'est que le lieu où se forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment, fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique où elles vont s'incarner. (Note du traducteur.)

[46]Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au contraire de la profondeur à sa pensée: mais ce fait, que comprendre étant, en quelque sorte, comme on l'a dit, égaler, comprendre une pensée profonde, c'est avoir soi-même, au moment où on la comprend, une pensée profonde; et cela exige quelque effort, une véritable descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la force de l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien sont ceux qu'on lit un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on avait besoin d'eux. (Note du traducteur.)

[47]Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui au malade semblera arbitraire et qu'un autre médecin, si on le lui rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)