[48]De même dans la Bible d'Amiens (chapitre II, §1), nous voyons Ruskin nous demander de rattacher d'importantes idées à une division «purement formelle et arithmétique» (il dit il est vrai «formelle et arithmétique au premier abord» mais elle ne l'est pas qu'au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il rattache (§30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est pas probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce même chapitre II il dit: «Fere Ancos devenant assez vite dans le langage parlé Francos; une dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y prêtiez attention.» (Note du traducteur.)

[49]Ici encore la métaphore donne à l'idée de la dignité précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait certainement pas la dignité. L'armorial lui était probablement assez indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle personne est reçue ou n'est pas reçue—«Madame de Beauséant la recevait, il me semble...»—«Dans ses raouts! répondit la vicomtesse» (Balzac: Gobsek)—, qui savent de chacun quelle a été l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux posséder une science bien enviable. Qu'une personne soit de bon sang ou de sang obscur, voilà qui a peu d'importance aux yeux d'un penseur. Or c'est à l'idée que cela a au contraire un grand prix que fait implicitement appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil les mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à l'auteur) est réalité à base d'insincérité intellectuelle. (Note du traducteur.)

[50]Une personne que je connais dit quelquefois à son fils: «Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas ce que c'est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu épouses une femme qui dirait: «tramvay» (au lieu de prononcer tramouay.) (Note du traducteur.)

[51]Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de certains peintres dont la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche en expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue... même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m'apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout ce qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si peu «faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour tout dire, de cet homme distingué entre tous, qui servira d'un bien bel exemple à ce sage précepte. (Note du traducteur.)

[52]Voir Bible d'Amiens, IV, 25.

[53]Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι λεων.]

[54]II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus en réserve pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note du traducteur.

[55]Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, II, 364: «Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux, que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis, ainsi que la terre, tirée de l'eau et subsistant dans l'eau (allusion à St Pierre, 2, III, 5),—que la Parole de Dieu qui s'adressa aux Prophètes, et s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre (ainsi qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ezéchiel, II, 5, 7)—et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à l'Apocalypse, XIX, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées du ciel (allusion à l'Apocalypse, XIX, 14)—peut être reliée pour notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche d'une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels elle donne sa pleine approbation». (Note du traducteur.)

[56]Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l'artiste, dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle infailliblement ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l'œuvre d'art n'est-elle pas pour le rythme caché—d'autant plus vital que nous ne le percevons pas nous-mêmes—de notre âme, semblable à ces tracés sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les pulsations de notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si l'écrivain obéit dans le choix de ses mots à un souci d'érudition (qui fera bientôt place à une ostentation d'érudition vulgaire et à l'affectation la plus banale et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu'ils savent qu'au XVIIe siècle le mot étonné avait une grande force et qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci d'érudition—si intéressant qu'il puisse être, mais d'ailleurs jamais plus qu'intéressant—qui sera reflété, qui s'inscrira dans son livre. Un écrivain curieux cesse par cela même d'être un grand écrivain. Chez un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant, mais donne tout de suite la mesure—si étendue d'ailleurs qu'elle soit—d'un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il s'apprend si facilement qu'il devient vite un procédé mécanique et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines «distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d'un esprit sans invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire suivre une locution d'argot des mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout cela est du mécanisme, c'est-à-dire le contraire de l'art. Un écrivain d'un grand talent se plaît en ce moment à employer constamment «par quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste, mais ce qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est avisé de cette rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n'empêche pas naturellement qu'un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison, doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à travers les âges chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un jour qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: « Qu'est-ce que ce néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre époque. Voilà un mot que jamais un écrivain du XVIIe siècle n'eût employé.» Tout le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers l'appariteur: «Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque le Voyage en Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.» Et Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y montre l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à Guernesey de M. Stapfer, Revue de Paris, du 15 septembre 1904). Ce qui montre qu'un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du reste, d'un tout autre côté, rejoindre l'idée si intéressante de Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de Victor Hugo n'était que le grandissement de son talent par le travail). D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne bien cette impression d'un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens exact. Dans la seule pièce: à l'Arc de Triomphe, je me rappelle:

«Sur les monuments qu'on révère
Le temps jette un charme sévère
De leur façade à leur chevet...
C'est le temps qui creuse une ride
Dans un claveau trop indigent...
Quand ma pensée ainsi vieillissant ton attique
... Se refuse enfin lasse à porter l'archivolte