Quant aux expressions employées dans toute leur force antique, entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus belles pièces des Contemplations: «Ni l'importunité des sinistres oiseaux» peut s'enorgueillir de l'ancêtre glorieux dont il descend en droite ligne («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand écrivain sait son dictionnaire et ses grands écrivains avant d'écrire. Mais en écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu'il veut exprimer et choisit les mots qui l'expriment le mieux, avec le plus de force, de couleur et d'harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent, parce que c'est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à:

«C'est le temps qui creuse une ride
Dans un claveau trop indigent.»
Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle:
«Qui sur l'angle d'un marbre aride
Passe son pouce intelligent.»

et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes il arrivera bientôt à:

«Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main
Quelque chose de beau comme un sourire humain
Sur le profil des propylées.»

Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le clavier sur lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d'une affectation.—Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de l'écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même médiocre n'en voulant plus, elles rebondissent de chronique en chronique jusqu'à ne plus servir qu'à donner un «vernis littéraire» à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des «si j'ose dire» de M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre même un article de politique, et si retardataires que soient généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires, à le faire refuser. (Note du traducteur.)

[57]Cf. la Bible d'Amiens: « Sans but, dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés.» (I, 5.) (Note du traducteur.)

[58]S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)

[59]Cf. la Bible d'Amiens, IV, 3: «Pour lui le texte tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom», et III, 50: «Les Ier, VIIIe, VIIe, XVe» psaumes «bien appris et crus,» etc., et aussi, II, 28: «Leur franchise, si vous lisez le mot comme un savant et un chrétien, etc.» (Note du traducteur.)

[60]Cf.: «Vous êtes surpris d'entendre parler d'Horace comme d'une personne pieuse. Il nous semble toujours quand il emploie le mot Jupiter que c'est qu'il lui manquait un dactyle.» (Val d'Arno, IX, 218, etc.). «Vous croyez que tous les vers ont été écrits comme exercice et que Minerve n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air, I, 47, 48.) (Note du traducteur.)

[61]I S. Pierre, V, 3, «Paissez le troupeau de Dieu qui vous est commis, veillant sur lui, non pour un gain déshonnête, mais par affection, non comme ayant la domination sur les héritages du Seigneur, mais en vous rendant les modèles du troupeau.» Les évêques dont parle Ruskin renversant donc exactement le modèle proposé par S. Pierre. (Note du traducteur.)