[62]Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains points générateurs de deux esprits, d'autres coïncidences en découleront: on pourra ne les observer qu'ensuite, mais elles étaient enfermées dans la vérité première. Quand après cela nous faisons le tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur avions assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la première fois, quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait préalablement démontré l'existence et la place par le simple calcul). Plus modestement (!), j'avais, dans la Préface de la Bible d'Amiens, comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le talent et l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant qu'ils passent par les mêmes points, confirme qu'ils suivent (un peu, et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même ligne. Oui «un Évêque signifie une personne qui voit», voilà une phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et l'essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque involontairement de la voix forte, avec l'accent qui souligne et qui martèle, qui chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne qui voit». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque mot son sens caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la phrase où il est placé (et c'est là que pourrait commencer le danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu'il contient (en l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il s'étonne de la vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en émerveille; en prononçant ce mot dans la conversation la plus familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie. Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce, un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché préfèrent à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de l'art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que lui; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un musicien à employer un mi qu'un sol; or, quand nous écrivons nous devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d'art, dont il faut que nous comprenions la signification profonde et respections le passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur. (par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles. (Note du traducteur.)

[63]Cf. Bible d'Amiens, IV, 26: «Telles qu'elles sont ces six lignes latines expriment au mieux l'entier devoir d'un évêque en commençant par son office pastoral: nourrir mon troupeau, qui pavit populum. (Note du traducteur.)

[64]Comparez avec la 13e lettre de Temps et Marées. (Note de l'auteur.)

[65]«Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l'Église de Dieu qu'il a acquise par son propre sang, car je sais qu'il entrera parmi vous des loups ravissants, etc.» (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du traducteur.)

[66]St Jean, III, 8.

[67]St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions à ce passage de St Jean dans On the old Road, III, § 274, dans On the old Road, II, § 34: «Alors je ne peux pas ne pas me demander dans quelle mesure il y a connexité entre «pneuma», la vapeur, et d'autres forces pneumatiques dont il est question dans cette vieille littérature religieuse... quelle connexité, dis-je, entre ce moderne «spiritus» avec son inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus ancien au souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de penser qu'ils pouvaient «être nés».—Et dans The Queen of the air, III, § 55: «Quel sens précis nous devons attacher à ces quatre vents de l'esprit dont le souffle pouvait donner la vie aux ossements desséchés, ou pourquoi la présence du pouvoir vital dépendrait de l'action chimique de l'air... nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons d'une façon certaine, c'est que les états de la vie et les états de la mort sont différents et les premiers plus désirables que les seconds et attingibles par l'effort, si nous comprenons que «né de l'esprit» signifie avoir le souffle du ciel dans notre chair et son pouvoir dans nos cœurs.»—À un autre point de vue Ruskin ici, comme tout à l'heure dans Sésame, comme plus tard,—et très souvent—dans la Bible d'Amiens, nous interdit avec un «cela ne vous regarde pas» transcendantal, les questions d'origine et d'essence, et nous invite au contraire à nous occuper des questions de fait, du fait moral et spirituel.—Et voici que la médecine contemporaine semble sur le point de nous dire elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si différent, si éloigne, si opposé), que nous sommes «nés de l'esprit» et qu'il continue à régler notre respiration (voir les travaux de Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de Berne, les Psychonévroses et ses autres ouvrages) la coordination de nos mouvements (voir Isolement et Psychothérapie par les Drs Camus et Pagniez, préface du professeur Déjerine). «Quand vous m'aurez en disséquant un mort montré l'âme, j'y croirai», disaient volontiers les médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les cadavres (qui dans la sage théorie d'Ezéchiel ne sont justement des cadavres que parce qu'ils n'ont plus d'âme (Ezéchiel, XXXVII, 1-12), mais dans le corps vivant, c'est à chaque pas, c'est dans chaque trouble fonctionnel, qu'ils sentent la présence, l'action de l'âme, et pour guérir le corps, c'est à l'âme qu'ils s'adressent. Les médecins disaient il n'y a pas longtemps (et les littérateurs attardés le répètent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un mauvais estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes lettres qu'un homme qui a un mauvais estomac c'est un pessimiste. Et ce n'est plus son estomac qu'il faut guérir si l'on veut changer sa philosophie, c'est sa philosophie qu'il faut changer si l'on veut guérir son estomac. Il est entendu que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques d'origine et d'essence. Le matérialisme absolu et le pur idéalisme sont également obligés de distinguer l'âme du corps. Pour l'idéalisme le corps est un moindre esprit, de l'esprit encore, mais obscurci. Pour le matérialisme l'âme est encore de la matière, mais plus compliquée, plus subtile. La distinction subsiste en tous cas pour la commodité du langage, même si l'une et l'autre philosophie sont obligées, pour expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps, d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)

[68]Allusion à I Corinthiens, VIII, 1 «La connaissance bouffit, la charité édifie.» Cf. ce verset cité dans Stones of Venice. II, 2, XXX. (Note du traducteur.)

[69]Cf. Præterita «un protestant qui ne se fie qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges», et cet autre, à Turin, «qui prêchait à quinze vieilles femmes qu'elles étaient, à Turin, les seuls enfants de Dieu». (Note du traducteur.)

[70]Mais les actes cependant ne suffisent pas: «Avec sa main droite le Christ nous bénit, mais nous bénit sous condition: Fais ceci et tu vivras, ou plutôt dans un sens plus strict: «Sois ceci et tu vivras.» Montrer de la pitié n'est rien, être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton cœur». (Bible d'Amiens, IV, 54). Le texte de Sésame et celui de la Bible d'Amiens ne me paraissent pas d'ailleurs inconciliables. Ce qui doit être bon, c'est l'être même. Or un désir de bonté, suivi d'un acte mauvais, ne peut pas suffire à constituer la bonté de l'être, car l'acte mauvais est alors causé par quelque chose de mauvais qui est en nous. Voilà pour Sésame. Et pour la Bible d'Amiens: Mais l'acte bon ne doit pas être différent de notre moi profond, il ne doit pas être bon d'une manière purement formelle. Il doit exprimer la bonté de l'être. (Note du traducteur.)

[71]Cf. Bible d'Amiens, IV, 56, 59. «Je ne sais ni ne tiens à savoir à quelle époque la théorie de la justification par la Foi se trouve fixée, etc.; elle reste aujourd'hui le plus méprisable des emplâtres populaires mis sur chaque déchirure de la conscience, etc... Si vous devez croire que quoi que vous commettiez d'insensé ou d'indigne, cela pourra, grâce à vos doctrines, être raccommodé et pardonné, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins vous en parlerez, mieux cela sera.» (Note du traducteur.)