«Sois heureux, ô désert altéré; que la solitude se réjouisse et fleurisse comme le lys; et des lieux arides du Jourdain jailliront des forêts sauvages.» (Isaïe, XXXV, 1, Version des Septante)[154].
51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d'une autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont été spécialement proposées à votre attention dans la première, à savoir: «Comment et Ce que il faut lire», découlent d'une autre beaucoup plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire vous poser à vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne aujourd'hui la diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où l'instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu'une éducation morale bien dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la possession d'un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés, lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, royal; conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les hommes: trop d'autres royautés (qu'elles soient reconnaissables à des insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n'étant que spectrales ou tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de simples aspects et ombres de royauté, creux comme la mort, et qui «ne portent que l'apparence d'une couronne royale»[155]; ou encore tyranniques, c'est-à-dire substituant leur propre vouloir à la loi de justice et d'amour par laquelle gouvernent tous les vrais rois.
52. Il n'y a donc, je le répète—et comme je désire laisser cette idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle—qu'une seule vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle, qu'elle soit couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus vraie que ceux des autres; vous rendant capable, par là, de les diriger, ou de les élever. Notez ce mot «état», nous avons pris l'habitude de l'employer d'une manière trop lâche. Il signifie littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité d'une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé: «statue»—(la chose immuable). La majesté d'un roi[156] et le droit de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi éternelle que rien ne peut altérer ni renverser.
53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme, bienfaisant et, à cause de cela, royal, sur nous-mêmes d'abord, et à travers nous, sur tout ce qui nous entoure—je vais maintenant vous demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable pouvoir de reines—non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, l'ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune d'elles régnerait: «les Jardins des Reines».
54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance infinie.
Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine des femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment l'éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus étendus avant de nous être mis d'accord sur ce que peut être leur vrai devoir de tous les jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux sur cette question—question vitale pour le bonheur de toute société. Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité différente d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les opinions semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la «mission» et des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais être séparés de la mission et des droits de l'homme—comme si elle et son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par là sur ce que j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est seulement l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la supériorité de sa force d'âme.
Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!
55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la vigueur et l'honneur et l'autorité des deux.
Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion. Que faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour leur demander assistance; leur faire appel quand notre propre connaissance et puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par eux jusqu'à une plus large vue—une conception plus pure—que la nôtre propre, et, pour recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et cours de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion.
Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés d'accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse. Écoutons le témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle doit être à l'homme.