56. Et d'abord prenons Shakespeare.

Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale, Shakespeare n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement héroïque, excepté l'esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée pour les besoins de la scène; et celle plus sommaire encore de Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces travaillées et parfaites vous n'avez pas de héros. Othello aurait pu en être un, si sa simplicité n'avait été si grande que de se laisser devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de lui; mais il est le seul caractère qui du moins approche de l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;—Hamlet est indolent et s'endort dans la spéculation[157]; Roméo est un enfant sans patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la fortune adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d'une utilité véritable au moment critique et il tombe au rang d'un simple domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de pièce dans laquelle nous ne voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un infaillible dessein; Cordelia, Desdemone, Isabelle, Hermione, Imogène, la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Rosalinde, Hélène et la dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts; conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité.

57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[158], dans chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères de ses enfants. La vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des outrages des autres, s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et, cela étant, elle le sauve presque.

D'Othello[159] je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;—ni l'unique faiblesse de si puissant amour; ni l'infériorité de son sens critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou avait à faire d'une si bonne femme?»

Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte; la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire, de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.

Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui n'est qu'un enfant méchant?—d'Hélène, fidèle aussi malgré l'impertinence et les injures d'un jeune fou?—de la patience d'Héro, de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de «l'ignorante enfant[160]» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange, apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la précision et l'exactitude de pensée.

58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible—Ophélie; et c'est parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin, que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types méchants parmi les principales figures de femmes—Lady Macbeth, Regan et Goneril—nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans la vie humaine. Il les représente comme des conseillères infailliblement fidèles et sages—comme des exemples incorruptiblement justes et purs—toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne peuvent pas sauver.

59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la connaissance de la nature de l'homme,—encore moins dans l'intelligence des causes et du cours de la destinée,—mais seulement parce qu'il est l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les conditions et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott[161].

Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui atteignent au type héroïque[162].—Dandie Dinmont[163], Bob Boy[164] et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre, aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné, ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine[165], de Catherine Seyton[166], de Diane Vernon[167], de Lilia Redgauntlet[168], d'Alice Bridgenorth[169], d'Alice Lee et de Jeanie Deans[170], avec d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte, prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités.

De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas, ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.