60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves témoignages—ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez bien le plan du grand poème de Dante—c'est un poème d'amour qu'il adresse à sa Dame morte;—un chant de bénédiction à celle qui a veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,—le sauve de l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile[171].
Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le rêve arbitraire—et isolé—d'un cœur de poète. Aussi je veux plutôt vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un chevalier de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de la sensibilité des hommes les plus nobles du XIIIe siècle ou du commencement du XIVe, conservé entre tant d'autres semblables témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens:
«Car voyez! ta loi ordonne
Que mon amour soit manifestement
De te servir et honorer:
Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite,
D'être accepté pour le serviteur de ta règle[172].
À peine reçu, je suis dans le ravissement
Depuis que ma volonté est ainsi dressée
À servir, ô fleur de joie, ton excellence.
Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller
Une peine ou un regret.
Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et
de mes sensations
Parce que de toi toutes les vertus jaillissent
Comme d'une fontaine.
Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure
et la plus profitable sagesse
Avec l'honneur sans défaillance.
En toi chaque souverain bien habite séparément
Remplissant la perfection de ton empire.
Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon
cœur,
Ma vie s'est isolée
Dans une brillante lumière, au pays de vérité.
Elle qui jusqu'alors, à vrai dire,
Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur
Et pendant tant d'heures et de jours
Avait à peine gardé le souvenir du bien.
Mais maintenant mon servage
T'appartient, et je suis plein de joie et de repos.
C'est un homme que de la bête sauvage
Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»
61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection[173] rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement l'amertume de la mort.
62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[174]; mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous montrerais comment ses féeriques[175] chevaliers sont quelquefois trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus anciens âges et vous montrer comment le grand peuple—dont il avait été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le Législateur de toute la terre[176], et non par une femme de sa race,—comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les peuples[177], donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs, devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de vertu nationale.
63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance, et par la sagesse, comme par la puissance.