78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise, laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,—quels que soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la poésie ou de l'histoire—ils devront être choisis non parce qu'on n'y trouve rien de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre puissant ne fera jamais de mal à une noble fille[188]; mais le vide d'un auteur l'oppresse et son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et classiques, il n'y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le roman du jour hors du chemin de votre fille; lâchez-la en liberté dans la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l'y seule. Elle saura trouver ce qui est bon pour elle; vous ne le pourriez pas: car c'est précisément la différence entre la formation d'un caractère de fille et de garçon.—Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la forme que vous voulez[189], comme vous feriez d'une rose, ou le forger avec le marteau, s'il est d'une meilleure sorte, comme vous feriez pour une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une fleur—sans soleil, elle se fanera; elle déclinera sur sa tige, comme un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d'air; elle peut tomber et souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à certains moments de sa vie; mais vous ne l'enchaînerez jamais; il faut qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle, son chemin à elle, si elle doit en prendre aucun, et d'âme et de corps, il faut qu'elle ait toujours:

«Son allure légère et libre de femme d'intérieur
Et ses pas d'une liberté virginale[190]

Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que vous, et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger soupçon).

79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles, ai-je dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les plus utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à tous les arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez penser qu'elles s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la signification des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les plus simples aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles; les plus utiles enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur pour l'heure où nous aurons besoin d'elles.

80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des objets d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité. Ne les traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles aux mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le courage et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous qu'elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles sont, même à cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur manière d'entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la société touchant le mode de leur établissement dans la vie n'est qu'une peste contagieuse de couardise et d'imposture—de couardise parce que vous n'osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de leurs voisins, et d'imposture, parce que vous mettez pour servir les fins de votre orgueil à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se laisser éblouir.

81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect; s'il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table; vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant est sous la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le Directeur de la Trinité comme vos inférieurs.

Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous qu'une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le développement de son esprit soient choses d'une grande importance quand vous confiez l'entière formation de son être moral et intellectuel à une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins d'égards que votre femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de l'épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui permettant quelquefois le soir de venir s'asseoir au salon[191]?

82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant qu'elle peut être une aide pour elle,—tel le rôle de l'art. Mais il est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide, qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres influences—l'aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur l'éducation de Jeanne d'Arc.

«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée pour elle...