«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée d'une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les fées que le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois l'an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes...
«Mais les forêts de Domrémy—elles étaient les gloires de la contrée, parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et d'antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il y avait là des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples mauresques des Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières jusqu'en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende.
«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen[192].»
Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre, des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos enfants, si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement envie? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de pelouse pour avoir la place de courir—pas davantage; supposez que vous ne puissiez pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, vous puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits à charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux vous dire que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela augmentait votre revenu dans la proportion de quatre à soixante.
83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous voulez les laisser tous y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez, et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents semblent être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs derniers présents sont «des charbons de genièvre[193]».
84. Et cependant je ne puis pas—bien qu'il n'y ait aucune partie de mon sujet que je sente plus profondément—imprimer ceci en vous; car nous faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l'avons que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l'autre rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer profonde, jadis considéré comme sacré—divin promontoire, regardant l'Occident; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries, toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit national. Ce Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette montagne de Holy head est votre île d'Égine; mais où est son temple de Minerve?
85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs reprises, qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six pensaient que le Christ était actuellement sur terre); trois ne savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas les noms des mois, ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient encore aucune notion de l'addition passé deux et deux, ou trois et trois, leurs esprits étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes d'Angleterre! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus simple d'entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n'ont point de berger[194]. Et ne croyez pas que vos filles pourront être élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine, tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs salles d'études et leurs cours de récréation resteront désolés et souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts baptismaux profonds d'un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les douces eaux que le grand Législateur[195] a fait jaillir à jamais des rochers de votre pays natal,—ces eaux qu'un païen eût adorées pour leur pureté, et que vous n'adorez que quand vous les avez polluées. Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre azur qui s'élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais par un Dieu inconnu[196].
86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État? Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche—ou une obligation—personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation, personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.
Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme nous l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense, celle de la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la beauté.
Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa défense.