La Reine me railloit très souvent sur ma timidité, & elle avoit coutûme de me demander si mes Compatriotes étoient d’aussi grands poltrons que moi; voici à quelle ocasion.
Dans ce Royaume on est furieusement tourmenté des Mouches en Eté, & ces odieux Insectes, dont chacun est de la taille de nos Alouettes, ne me laissoient pendant que je dinois aucun moment de repos, avec leur bourdonnement continuel autour de mes oreilles. Elles se mettoient quelquefois sur mon manger, & avoient même l’insolence d’y faire leurs ordures, ce qui étoit un spectacle fort peu ragoutant pour moi, mais que les Naturels du pays ne pouvoient apercevoir, parce que leurs yeux n’étoient pas taillez comme les miens pour voir de petits objets. Quelquefois elles se mettoient sur mon nez ou sur mon front, où elles me piquoient jusqu’au vif; & y laissoient toujours des traces de cette matiére visqueuse, à laquelle elles doivent la faculté de marcher la tête en bas contre un plafond, à ce que disent nos Naturalistes. J’avois beaucoup de peine à me defendre contre ces vilains Animaux, & ne pouvois m’empêcher de tressaillir quand ils venoient sur mon visage. Une des malices ordinaires du Nain étoit d’atraper dans sa main un bon nombre de ces insectes, comme les Ecoliers font parmi nous, & puis de les laisser voler tout d’un coup sous mon nez, pour me faire peur, & en même tems, pour divertir la Reine. Le seul remede que j’y savois étoit de les couper en piéces avec mon couteau pendant qu’ils voloient en l’air: Exercice dont je m’aquitois avec une adresse qui m’atiroit les aplaudissemens de tous les spectateurs.
Je me souviens qu’un matin que Glumdalclitch m’avoit mis sur le bord d’une Fenêtre, ce qui étoit sa coutume quand il faisoit beau, afin que je pusse prendre l’air, (car je n’osois pas hazarder de laisser pendre ma boëte à un clou hors de la Fenêtre, comme nous atachons nos cages en Angleterre) je me souviens, dis-je, qu’ayant levé un de mes chassis, & m’étant assis à ma Table pour manger un morceau de Massepain pour mon dejeuné, plus de vint guêpes, atirées par l’odeur, entrérent dans la chambre, faisant plus de bruit par leur Bourdonnement, que n’en auroient pû faire autant de Cornemuses. Quelques unes se jettérent sur mon Massepain & l’emportérent piéces par pieces: les autres se mirent à voler autour de ma Tête, m’étourdissant par leur bourdonnement, & ne me causant pas une mediocre frayeur par leurs aiguillons. J’eus néanmoins le courage de me lever, de tirer l’Epée, & de les ataquer dans l’air. J’en tuai quatre, le reste s’envola, & je fermai la Fenêtre après elles. Ces bêtes étoient de la grandeur de nos Perdrix. Je pris leurs aiguillons, & trouvai qu’ils avoient un pouce & demi de longueur, & qu’ils étoient aussi pointus que des Eguilles. Je les ai tous soigneusement gardez, & les ayant montrez depuis ayec quelques autres Curiositez dans plusieurs endroits de l’Europe; à mon retour en Angleterre, j’en ai donné trois au Colège de Gresham, & gardé le quatriéme pour moi.
CHAPITRE IV.
Description du pays. Projet pour la correction des Cartes Geographiques. Ce que c’étoit que le Palais du Roy & la Capitale. Maniere dont l’Auteur voyageoit. Description d’un des principaux Temples de la Capitale.
MOn dessein est à present de donner à mes Lecteurs une courte Description de ce pays, au moins de ce que j’en ai vû, n’ayant été qu’à mille lieuës en circuit de Lorbrulgrud la Capitale. Car, la Reine que je ne quitois jamais, avoit coutume de n’acompagner pas plus loin le Roi dans ses Voyages, & s’arrêtoit à cette distance de la Capitale, jusqu’au retour de Sa Majesté des Frontieres. L’Empire de ce Prince a environ trois mille lieuës en longueur, & deux mille en largeur. Ce qui m’a fait conclure que nos Geographes Européens se sont furieusement trompez, en ne mettant qu’une vaste etendue de mers entre le Japon & la Californie; car j’ay toujours été dans l’opinion, qu’il doit y avoir de grandes terres pour contrebalancer le Continent de la Tartarie: Voila pourquoi ils doivent corriger leurs Cartes Geographiques, en joignant cette vaste étenduë de pays au Nord-West de l’Amérique, en quoi je suis prêt de les aider de mes lumiéres.
Le Royaume est une Presque Isle, bornée au Nord-Est par une suite de montagnes haute de quinze lieues, & qu’il est impossible de passer à cause des Volcans qu’il y a aux sommets. Personne ne sçait quelles sortes de creatures habitent au delà de ces Montagnes, ou même s’il s’y trouve des Habitans. L’Ocean sert de bornes aux trois autres cotez. Il n’y a aucun Port de mer dans tout le Royaume, & les endroits de la côte où les Rivieres se jettent dans la mer sont si pleins de rochers, qu’il n’y a pas moyen d’y naviger avec les plus petites Chaloupes; ce qui fait que ce peuple n’a absolument aucun Commerce avec le reste de l’Univers. Mais il y a force Vaisseaux dans les grandes Riviéres, qui abondent en poisson d’un gout excellent. Car les habitans en prennent rarement dans la Mer, parce que le poisson y est de la même grandeur qu’en Europe, & par consequent ne leur vaut pas la peine d’être pris; en quoi il paroit clairement, que dans la production de ces Plantes & de ces Animaux d’une si extraordinaire grandeur, la nature s’est uniquement bornée à ce Continent, dont je laisse la raison à deméler aux Philosophes. Cependant, de tems en tems ils prennent quelques Baleines qui viennent échouer contre les Rochers, & dont les gens du commun se font un grand Regal. J’ay vû de ces Baleines, qui étoient si grandes, qu’un Homme avoit peine à en porter une sur ses Epaules, & quelquefois par curiosité on en porte dans des paniers à Lorbrulgrud. On en servit un jour à la Table du Roi une, qui passoit pour quelque chose de fort rare, mais je ne remarquai pas qu’il en fit grand cas; car je crois que la grosseur de ce poisson le degoutoit, quoique j’aye vu des Baleines encore plus grandes dans la Nouvelle Zemble.
Ce pays est fort peuplé, puis qu’il contient cent cinquante Villes, tant grandes que petites, & un nombre prodigieux de Villages. Pour donner quelque idée de ces Villes à mes Lecteurs, je me contenterai de leur faire la Description de la Capitale. Une riviére passe au milieu de cette Ville, & la partage en deux parties égales. On y compte plus de quatre vingt mille Maisons & environ six cent mille Habitans. Sa longueur est de trois Glonglungs, (qui font environ cinquante quatre miles Angloises) & sa largeur de deux & demi, comme je l’ai mesuré moi même dans une Carte faite par l’ordre exprès du Roi, & qui fut mise à terre pour cet éfet.
Le Palais du Roi n’est pas un Edifice regulier, mais plusieurs Batimens joints ensemble & qui ont à peu près sept miles de tour. Les principales Chambres ont généralement deux cent quarante pieds de hauteur, & sont longues & larges à proportion. Glumdalclitch & moi avions un Carosse dans lequel sa Gouvernante la prenoit souvent pour voir la Ville, ou les Boutiques; & j’étois toujours de la partie, placé dans ma Boëte; quoique cette bonne Fille me prit dehors aussi souvent que je le voulois, & me tint dans sa main, afin que je pusse mieux voir les Maisons & le Peuple, quand nous passions par les ruës.
Par dessus la grande Boëte, dans laquelle j’étois porté d’ordinaire, la Reine en fit faire pour moi une plus petite, d’environ douze pieds en quarré & dix en hauteur, pour voyager plus commodément: & cela parce que l’autre ne pouvoit pas bien tenir dans le giron de Glumdalclitch, & embarassoit trop dans le Carosse. Cette maniére de Cabinet de voyage, étoit un quarré parfait, dont trois cotez avoient une Fenêtre au milieu, & chaque Fenêtre étoit treillissée avec des Fils de fer, pour prevenir tout accident dans de longs voyages. Au quatriéme côté où il n’y avoit point de Fenêtres, il y avoit deux fortes gâches, auxquelles celui qui menoit le Carosse, attachoit ma petite Chambre avec un ceinturon de cuir qu’il avoit au milieu du corps, lorsque j’avois envie d’être plus à l’air. Cet Emploi étoit toujours confié à quelque Serviteur sage & posé, soit que j’acompagnasse le Roi & la Reine dans leurs voyages, ou soit que je rendisse visite à quelque Ministre d’Etat, ou à quelque Dame de la Cour, quand il se trouvoit que Glumdalclitch étoit indisposée: car je ne tardai pas long tems à être connu & estimé dés grands Officiers de la Couronne, moins, à mon avis, par mon merite, que par l’amitié que Sa Majesté me temoignoit. En voyage, quand j’étois fatigué du Carosse, un Valet à cheval atachoit ma Boëte avec une Boucle, & la plaçoit devant lui sur un coussin; & alors je pouvois voir le païs de trois côtez par mes trois fenêtres. J’avois dans ce Cabinet un lit de camp & un Estrapontin pendu au plafond, deux chaises & une table atachée avec des vis au plancher, de peur qu’elles ne fussent renversées par le mouvement du Cheval ou du Carosse. Ces sortes de mouvemens quoique souvent assez violens, m’incommodoient moins qu’un autre qui n’auroit pas été acoutumé comme moi aux agitations de la Mer.