Toutes les fois que j’avois envie de voir la Ville, c’étoit toujours dans mon Cabinet de voyage, que Glumdalclitch assise dans une chaise à porteurs tenoit dans son giron. Cette chaise étoit portée par quatre Hommes, & acompagnée de deux autres de la Livrée de la Reine. Le peuple, qui avoit souvent entendu parler de moi, s’empressoit autour de ma chaise; & ma petite Nourice avoit souvent la complaisance d’ordonner aux Porteurs de s’arrêter, & me prenoit dans sa main pour me faire voir plus distinctement.

Je mourois d’envie de voir un fameux Temple qu’il y avoit dans la Capitale, & particulierement la Tour, qui passoit pour la plus haute du Royaume. Glumdalclitch m’y mena un jour, mais je puis dire en verité que je fus trompé dans mon atente; car la hauteur n’aloit pas au delà de trois milles pieds; ce qui, à considerer la difference qu’il y a entre la Taille de ce peuple & celle des Européens, n’est pas un grand sujet d’admiration, & même est encor (si je ne me trompe) au dessous en fait de proportion avec le clocher de Salisbury: Mais, pour ne faire aucun tort à une nation, à laquelle je reconnoitrai toute ma vie avoir de grandes obligations, il faut avouër que ce qui manque en hauteur à cette fameuse Tour, est sufisamment reparé par sa beauté & par sa force. Car les murailles ont près de cent pieds d’épaisseur, & sont faites de pierre de taille, dont chacune a quarante pieds en quarré, & ornées de tous côtez de statues de Dieux & d’Empereurs. Je mesurai un petit doigt qui étoit tombé d’une de ces statues, & trouvai qu’il avoit exactement quatre pieds & un pouce de longueur. Glumdalclitch l’envelopa dans un mouchoir, & l’aporta au logis pour le mettre avec d’autres Babioles, dont elle étoit fole, comme cela est ordinaire aux Enfans de son âge.

La Cuisine du Roi est sans contredit un magnifique Batiment, fait en forme de voute, & haut d’environ six cents pieds. Le grand four n’est pas tout à fait si large que le Dôme de l’Eglise de St. Paul: car j’ay mesuré celui-ci à dessein après mon retour. Que si j’entrois dans un détail circonstancié touchant la taille de la Baterie de cuisine, les pots, les chaudrons, les morceaux de viande qui tournoient à la Broche, & d’autres choses du même genre, j’aurois peine à être cru; au moins une critique un peu severe me taxeroit d’outrer, comme la plupart des Voyageurs ont coutume de faire. Cependant bien loin de meriter cette espèce de censure, je crains d’avoir donné dans l’autre excès; & que si ce voyage est jamais traduit en langage de Brobdingnag, (qui est le nom general de ce Royaume) & transporté dans le pays, le Roi & le Peuple ne se plaignent que je les ai injuriez en les appetissant pour l’amour du vraisemblable. Sa Majesté a rarement dans ses Ecuries plus de six cent Chevaux, qui generalement parlant ont entre cinquante quatre & soixante pieds de hauteur. Mais, quand il sort, à de certains jours solemnels, il est acompagné d’une Garde de cinq cents Chevaux, qui étoit certainement le plus magnifique spectacle dont j’eus jamais été temoin, n’ayant pas encore vu une partie de son Armée en Bataille, comme j’aurai ocasion de raconter dans la suite.

CHAPITRE V.

Diferentes Avantures qu’eut l’Auteur. Execution d’un Criminel. L’Auteur montre son Habileté dans l’Art de la Navigation.

J’Aurois passé mon tems d’une maniere assez agréable dans ce pays, si ma petitesse ne m’avoit pas exposé à plusieurs Avantures très-dangereuses pour moi, quoi qu’en elles mêmes fort ridicules. J’en raconterai quelques unes. Glumdalclitch se promenoit souvent dans les Jardins de la Cour en me portant dans ma petite Boëte, dont elle me tiroit quelquefois pour me mettre à terre. Je me souviens que le Nain de la Reine nous suivit un jour dans ces Jardins, & que ma Nourice m’ayant mis à terre, comme j’étois seul avec lui, près de quelques Arbres nains (c’étoient des Pommiers) je ne pus m’empêcher de faire quelque mauvaise plaisanterie sur le raport qu’il y avoit entre lui & ces Arbres, qui par hazard s’apellent dans leur langue de la même maniére que dans la nôtre. Pour toute reponse, le petit coquin atendit que je fusse sous un de ces Arbres, & puis se mit à le secouer si fort qu’une douzaine de pommes tombérent tout autour de moi: mais il y en eut une qui me tomba sur le dos pendant que je me baissois, & qui me fit tomber sur le nez: ce qui n’est pas étonnant, puis que ces pommes ont la même proportion avec les nôtres, que les habitans du pays ont avec nous. Voila tout le mal que j’eus, & j’intercedai pour le Nain afin qu’il ne fut point châtié pour cette espece de plaisanterie, à laquelle j’avois moi même donné lieu.

Un autre jour Glumdalclitch me laissa sur un gazon fort uni, pendant qu’elle se promenoit avec sa Gouvernante à quelque distance de là. Dans le même tems il commença à grêler avec tant de force, que dans un instant je fus abatu à terre. Pendant que j’étois dans cette situation, la grêle me faisoit par tout le corps les contusions les plus douloureuses; cependant pour tâcher de me mettre à couvert, je me trainai à quatre pates sous une rangée de Citroniers, mais si meurtri depuis les pieds jusqu’à la tête, qu’il se passa plus de dix jours avant que je pusse me remuer sans douleur. Que si quelqu’un trouve ce fait incroyable, j’espère qu’il y ajoutera foy, quand je lui aurai dit queles grains de grêle sont dans ce pays dix-huit cent fois plus grands que ceux qui tombent en Europe: ce qui est bien sûr, puisque je les ai pesez & mesurez moi même.

Mais il m’arriva un Accident bien plus dangereux dans le même Jardin, un jour que ma petite Nourrice, croyant m’avoir mis dans un endroit où je n’avois rien à craindre, ce que je la priois fort souvent de faire, afin de pouvoir réver en liberté, & ayant posé ma Boëte à terre pour n’avoir pas la peine de la porter, s’étoit rendue dans un autre endroit du Jardin avec sa Gouvernante, & quelques autres Dames de sa connoissance. Pendant son absence, un petit Epagneul qui apartenoit à un des principaux Jardiniers, étant entré par hazard dans le Jardin, vint dans l’endroit où j’étois. A peine m’eut-il vu que courant tout droit à moi, il me prit dans sa gueule, m’aporta à son Maitre, & me mit doucement à terre. Par le plus grand bonheur du monde il avoit été si bien dressé, qu’en me portant entre ses dents, il ne me fit aucun mal, & n’endommagea aucunement mes habits. Mais le pauvre Jardinier, qui me connoissoit bien & qui m’aimoit très-fort, eut furieusement peur. Il me prit entre ses deux mains, & me demanda comment je me portois; mais j’étois si effrayé, & tellement hors d’haleine, que je ne pus prononcer un seul mot. Peu de minutes après je revins à moi, & il m’aporta sain & sauf à ma petite Nourice, qui pendant ce tems là s’étoit rendue à l’endroit où elle m’avoit laissé, & étoit dans de terribles angoisses de ne me pas voir paroitre, & de ce que je ne repondois pas quoi qu’elle m’apellât. Elle gronda le Jardinier d’avoir laissé courir son Chien. Mais la chose fut suprimée, & jamais on n’en a rien su à la Cour; car Glumdalclitch craignoit que la Reine ne se mit en colère contr’elle; & pour ce qui me regarde, je fus discret, parce qu’il me sembloit que l’Avanture ne me faisoit pas autrement Honneur.

Cet Accident fit prendre à ma Nourice la resolution de ne me jamais perdre de vuë. Il y avoit déjà long-tems que je craignois qu’elle ne formât ce dessein, c’est ce qui m’avoit porté à lui cacher quelques petites Avantures desastreuses, qui m’étoient arrivées pendant que j’étois seul. Un Milan, qui voloit au dessus du Jardin, fondit un jour sur moi, & si, après avoir courageusement tiré l’Epée, je ne m’étois pas fouré dans un Espalier fort épais, il m’auroit indubitablement emporté entre ses grifes.

Une autre fois je tombai jusqu’au cou dans une Taupiniére, & je fus obligé d’avoir recours à un mensonge, pour déguiser la veritable cause pourquoi mes habits étoient gâtez. Une autre fois enfin, je me cassai la jambe droite contre la coquille d’un Limaçon sur laquelle j’eus le malheur de tomber pendant que je me promenois tout seul, & que je songeois à ma pauvre Patrie.