Je ne sçai ce qui l’emportoit chez moi, le plaisir ou la mortification, quand j’observois dans mes promenades solitaires, que les plus petits Oiseaux n’avoient aucune peur de moi, mais cherchoient à la distance d’une verge des Vers & d’autres Alimens avec autant de sécurité que s’il n’y avoit eu aucune créature tout près d’eux. Je me souviens qu’une Grive eut la hardiesse d’emporter hors de mes mains avec son bec un morceau de Gateau, que Glumdalclitch m’avoit donné pour mon dejeuné. Quand je voulois prendre quelqu’un de ces oiseaux, ils me résistoient courageusement, tachoient de me piquer dans les doigts que j’avois grand soin de retirer, & un instant après ils cherchoient autour de moi des vers ou des limaçons, avec la même indiference & la même tranquilité qu’auparavant. Mais un jour je pris un gros bâton, & j’en donnai un coup si fort & si adroitement dirigé à une Linote, que je la renversai à terre, & après l’avoir prise avec mes deux mains par le cou, je l’aportai d’un air triomphant à ma nourice. Cependant comme l’oiseau n’avoit été qu’étourdi du coup, il revint à lui, & se débatit avec tant de violence, que je fus plus d’une fois tenté de lacher prise; mars un Valet vint à mon secours, & tordit le cou à l’oiseau, qui par ordre de la Reine me fut le lendemain servi à diner. Cette Linote, autant qu’il m’en souvient, étoit tant soit peu plus grande que ne sont nos cygnes en Angleterre.

Les filles d’honneur prioient souvent Glumdalclitch de venir dans leurs Apartemens, & de m’y mener avec elle, afin d’avoir le plaisir de me voir & de me toucher. Elles me mettoient quelquefois nud comme la main, & me plaçoient tout de mon long dans leur sein; ce qui me causoit un afreux dégout, parce que pour dire le vrai, elles ne sentoient pas fort bon; ce que je ne dis pas dans le dessein de decrier ces aimables Filles, pour qui j’ai toute la consideration possible; mais je croi que ma petitesse étoit cause de la finesse de mon odorat, & que ces illustres personnes paroissoient aussi ragoutantes à leurs Amans, que nos filles Angloises aux leurs. Et après tout, je trouvai que leur odeur naturelle étoit beaucoup plus suportable que celle qu’elles se donnoient par des parfums. Je ne saurois oublier qu’un de mes intimes amis de Lilliput, un jour qu’il faisoit sort chaud & que j’avois fait beaucoup d’exercice, se plaignoit d’une odeur excessivement forte qui s’exhaloit de mon corps, quoique je sois aussi peu sujet qu’un autre à cette sorte d’incommodité. Mais je conjecture que son odorat étoit aussi fin à mon égard, que le mien l’étoit à l’égard des habitans de Brobdingnag. Et sur ce point je suis obligé de rendre justice à la Reine ma Maitresse, & à ma petite Nourice Glumdalclitch, & de declarer qu’il n’y a pas de Dames en Angleterre plus exemptes qu’elles du defaut dont je viens de parler.

Ce qui me déplaisoit le plus parmi ces Filles d’honneur, quand ma Nourice me menoit dans leur Apartement, c’est qu’elles me traitoient sans aucune ombre de céremonie, & comme une Créature absolument sans consequence. Il n’y a sorte de liberté qu’elles ne prissent en ma presence: & il me seroit impossible d’exprimer le dégout que la plûpart de ces libertez me causoient. Une d’elles entr’autres, qui étoit d’une humeur extrêmement folâtre, faisoit de moi tout ce qui lui venoit dans l’esprit, & il y venoit les plus plaisantes folies du monde; auxquelles pourtant je prenois si peu de plaisir, que je priai Glumdalclitch de ne m’y plus exposer.

Un jour un Gentilhomme, qui étoit Neveu de la Gouvernante de ma Nourice, vint & pria l’une & l’autre de venir voir une Execution. Le Criminel avoit tué un Ami intime de ce Gentilhomme. Glumdalclitch topa enfin à la proposition, quoique ce fut contre son gré, car elle étoit fort compatissante de son naturel: Et pour ce qui me regarde, quoique j’aye toujours eu de l’horreur pour ces sortes de spectacles, ma curiosité néanmoins devoir quelque chose de fort extraordinaire, l’emporta sur mon inclination. Celui qui devoit être exécuté, étoit ataché à une chaise sur l’Echafaut, & sa Tête fut emportée d’un seul coup de sabre, long de quarante pieds. Le sang qui sortit des Veines & des Artères, étoit en si grande quantité, & s’élevoit à une telle hauteur, que pour le tems que cela dura, le Jet d’eau de Versailles, n’y faisoit œuvre; & la Tête en tombant sur l’Echafaut, donna un si grand coup, que j’en tressaillis, quoique je fusse à la distance d’une demi Mile Angloise.

La Reine qui aimoit fort à m’entendre raconter mes Voyages par mer, & qui ne perdoit aucune ocasion de me divertir quand j’étois melancolique; me demanda un jour si je m’entendois à gouverner une Voile ou un Aviron, & s’il ne seroit pas bon pour ma santé que je m’exerçasse quelquefois à ramer. Je lui répondis que je m’y entendois fort bien, que quoique mon Emploi eut été celui de Chirurgien de Vaisseau, j’avois souvent néanmoins quand la nécessité le requeroit, travaillé comme un simple Matelot. Mais, que je ne concevois pas comment cela se pouvoit faire dans son pays, où les plus petits Batimens étoient de la taille de nos plus grands Vaisseaux de guerre. Elle me repliqua que je n’eusse qu’à imaginer, comment je voulois que mon petit Batiment fut fait; que son Menuisier exécuteroit les ordres que je lui donnerois à cet égard, & qu’elle même auroit soin de me faire preparer une place où je pourois naviger. Le Menuisier, qui étoit habile dans son metier, acheva dans l’espace de dix jours une Chaloupe, telle que je l’avois ordonnée, & dans laquelle dix Européens pouvoient aisément tenir.

Quand elle fut faite, la Reine la trouva si jolie, qu’après l’avoir mise dans son giron, elle courut la montrer au Roi, qui donna ordre qu’on la mit dans une cîterne pleine d’eau, & moi dedans pour en faire l’essai. Mais la Reine avoit déjà auparavant fait un autre projet. Elle avoit ordonné au Menuisier de faire une espéce d’Auge, qui eut trois cent pieds de longueur, cinquante de largeur, & huit de profondeur. Cette Auge, après avoir été bien poissée de peur que l’eau ne penetrât à travers, fut mise à terre dans un Apartement exterieur du Palais. Deux Valets pouvoient aisément remplir cette machine d’eau en moins d’une demie heure. C’étoit là dedans que je me divertissois à faire aller ma Chaloupe à la rame, & l’on ne sçauroit croire le plaisir que la Reine & ses Dames prenoient à admirer mon adresse & mon agileté. Quelquefois je haussois la voile, & alors mon unique ocupation étoit de me tenir au Gouvernail, pendant que les Dames faisoient avec leurs evantails le vent dont j’avois besoin, & quand elles étoient lasses, les Pages faisoient aler ma Chaloupe en souflant dans la Voile, pendant que je faisois paroitre ma Dexterité en gouvernant à Bas bord & à Stribord, suivant que l’envie m’en prenoit. Lorsque j’avois fait, Glumdalclitch portoit toujours ma Chaloupe dans son Cabinet, & la pendoit à un clou pour sécher. Un jour, un des valets qui étoient chargez de remplir deux fois par semaine d’eau fraiche l’Auge dont j’ai parlé, y mit (sans s’en apercevoir) une grosse Grenouille, qui, selon toutes les aparences, s’étoit fourée dans son seau, quand il avoit puisé de l’eau. La Grenouille ne parut pas avant que je fusse mis dans l’Auge avec ma Chaloupe, mais voyant alors un endroit où elle pouvoit se reposer, elle grimpa dessus, & la fit tellement pancher d’un côté, qu’afin que ma Barque ne tournât pas sans dessus dessous, je fus obligé de me jetter de l’autre côté, pour servir de contrepoid. Quand la Grenouille fut entrée, elle sauta d’un seul coup d’un bout de la Chaloupe jusqu’au milieu, & puis par dessus ma tête en avant & en arriére, en arosant mon visage & mes habits de cette matiére visqueuse dont ces Animaux sont toujours pleins. La grandeur de ses Membres me le fit trouver l’animal du monde le plus horrible; cependant, je supliai Glumdalclitch de me laisser vuider seul la querelle que j’avois avec lui: Pendant un tems je l’étrillai avec une de mes Rames, & à la fin je le forçai à sauter hors de la Chaloupe.

Mais le plus grand danger que j’aye jamais couru dans ce Royaume, me vint d’un Singe, qui apartenoit à un des Clercs d’office. Glumdalclitch ayant quelque chose à faire ou quelque visite à rendre, m’avoit enfermé dans son Cabinet. Comme il faisoit fort chaud, elle avoit laissé la Fenêtre du Cabinet ouverte, aussi bien que les Fenêtres & la Porte de ma grande Boëte, dans laquelle j’étois ordinairement, parce qu’elle étoit spacieuse, & d’ailleurs fort commode. J’étois dans une profonde réverie, quand tout d’un coup j’entendis quelque chose qui faisoit du bruit à la porte du Cabinet, & qui sautoit de côté & d’autre. Quelque efrayé que je fusse, je tachai, sans me lever de ma chaise, de voir ce que c’étoit, & je vis alors cette vilaine Bête, qui, après avoir fait quelques sauts & quelques gambades, s’aprocha de ma Boëte, qu’elle me parut regarder avec plaisir. Je me retirai au bout le plus éloigné de ma Boëte, mais le Singe qui ne quitoit une Fenêtre que pour se mettre un instant après devant une autre, me fit si peur, que je n’eus pas la presence d’esprit de me cacher sous le lit, commé je l'aurois facilement pu faire. Après que ses contemplations entremêlées de grimaces eurent duré quelque tems, il m’aperçut enfin, & avançant une de ses pates par la porte, comme font les Chats quand ils jouent avec une souris, quoique je changeasse souvent de place pour n’être point atrapé, il me saisit à la fin par le pan de mon habit (qui étant fait d’une Etofe du pays, étoit très épais & très fort) & me tira hors de ma Boëte. Il me prit dans sa patte droite de devant, & me tint comme une Nourice fait un Enfant à qui elle va donner le sein, precisément comme j’ay vu la même sorte d’animal faire avec de petits Chats en Europe: & quand je voulois me débatre, il me serroit si fort, que je jugeai que le meilleur parti que je pouvois prendre étoit de ne faire aucun mouvement. Il y a grande aparence qu’il me prit pour quelque jeune de son espèce; car pendant qu’il me tenoit dans une de ses pates, il me caressoit doucement avec l’autre. Ce Divertissement fut interrompu par un bruit qu’il entendit à la porte du Cabinet, comme si quelcun aloit y entrer; sur quoi il sauta vite sur la Fenêtre par laquelle il étoit venu, & de là sur les tuiles & sur les goutiéres, marchant sur trois pates, & me tenant dans la quatriéme, jusqu’à ce qu’il fut parvenu au haut du Palais. Glumdalclitch l’avoit vu sautant hors de la Fenêtre, & avoit jetté un cri que j’avois entendu. La pauvre Fille étoit dans une furieuse émotion. Tout le Palais fut dabord en Alarme: les Valets s’empressoient à chercher des Echelles. Plusieurs centaines de personnes voyoient distinctement le Singe au haut du Palais qui me tenoit entre ses pates, & qui me caressoit comme un de ses petits. Ce spectacle faisoit rire la plupart de ceux qui y assistoient; & je ne sçaurois guéres les blâmer, car il est certain, qu’excepté moi, tout le Monde devoit trouver la chose parfaitement ridicule. Quelques uns s’aviserent de vouloir jetter des pierres au Singe pour le forcer à décendre; mais cela fut expressément défendu: & ce fut un grand bonheur pour moi, car sans cela, par un excès d’afection on auroit fort bien pu me casser la Tête.

Les Echelles étant dressées, plusieurs Hommes y montérent pour venir à mon secours; ce que le Singe n’eut pas plutôt vu, aussi bien que l’impossibilité d’échaper avec sa proye en ne marchant que sur trois pates, qu’il me mit sur une tuile creuse, & s’enfuit. Je fus là quelque tems à la distance de trois cent verges de Terre, attendant à tout moment que le Vent me jetteroit en bas, ou que quelque vertige me seroit rouler des tuiles dans une goutiére. Mais un des Valets de ma Nourice, qui étoit un Garçon fort officieux, grimpa jusqu’à moi, & après m’avoir mis dans une poche de ses culotes, me porta sain & sauf à terre.

La peur & la douleur que ce vilain Animal m’avoit faites, me causérent une Maladie, qui me força à garder le Lit pendant quinze jours. Le Roi, la Reine, & tous les principaux Seigneurs de la Cour envoyoient chaque jour demander des nouvelles de ma santé, & la Reine même eut la bonté de me rendre plusieurs visites pendant ma Maladie.

Quand j’allai rendre mes Devoirs au Roi après mon retablissement, pour le remercier de tous ses Bienfaits, il me fit quelques railleries sur l’Avanture qui avoit été cause de mon incommodité. Il me demanda ce que je pensois, & de quelles speculations j’étois ocupé pendant que le Singe me tenoit entre ses pates, & comment j’avois trouvé l’air qu’on respire au haut du Palais. Qu’auriez-vous fait, ajouta-t-il, si pareille chose vous fut arrivée dans vôtre païs? Je dis à sa Majesté que nous n’avions point de singes en Europe, excepté ceux qu’on y aportoit d’autres pays par curiosité; & qu’ils étoient si petits, que j’aurois aisément pu tenir téte à une douzaine s’ils avoient osé m’ataquer. Que pour ce qui regardoit l’Animal monstrueux (car sans hyperbole il étoit de la taille d’un Elephant) qui venoit de me jouër un si vilain tour, si ma Frayeur m’avoit permis de faire usage de mon Epée (en prononçant ces mots je mis la main sur la garde d’un air fier) quand il avançoit sa patte dans ma chambre, je lui aurois peut-être fait une telle blessure, qu’il n’auroit pas manqué de la retirer, tout au moins aussi vîte qu’il l’avoit avancée. Cette réponse fut faite d’un ton qui marquoit combien j’étois indigné de la demande injurieuse qui venoit de m’être proposée: Cependant elle ne servit qu’à exciter un éclat de rire bien plus mortifiant encore. Je voulus d’abord me facher, mais cette envie ne me dura guères, parce que je considerai, que c’est la plus grande de toutes les Folies, que de pretendre se faire valoir parmi ceux qui sont hors de toute comparaison avec nous.