Ils ont eu l’Art de l’imprimerie, aussi bien que les Chinois, depuis un tems immémorial; mais leurs Bibliotheques ne sont pas fort nombreuses, puisque celle du Roi, qui passe pour une des plus grandes, ne contient qu’autour de mille voulumes, placez dans une galerie de douze cent pieds de longueur, dont j’avois permission de prendre les Livres que je voulois. Le Menuisier de la Reine avoit fait dans une des chambres de Glumdalclitch une maniere d’Echelle, haute de vingt & cinq pieds, & dont chaque Echelon avoit cinquante pieds de longueur. Je faisois apuyer le Livre que je voulois lire contre la muraille, puis montant au haut de l’Echelle, je commençois par lire la premiere ligne de la page, en marchant de côté, jusqu’à ce que je fusse au bout de la ligne; après quoi, quand il le faloit, je descendois un Echelon, faisant toujours le même manége jusqu’à ce que je fusse au bas de la page.

Le stile de ce peuple est clair, mâle, & coulant, mais pas fleuri, parce qu’ils évitent de se servir d’expressions superflues. J’ai lu plusieurs de leurs Livres, particulierement ceux qui rouloient sur l’Histoire ou sur la Morale. Entr’autres je parcourus avec un plaisir inexprimable un vieux petit Traité qui étoit toujours dans la chambre de lit de Glumdalclitch, & qui apartenoit à sa Gouvernante, Dame grave, qui ne lisoit que des livres de Morale & de Devotion. Ce livre traitoit de la Foiblesse du Genre humain, & n’étoit en estime que parmi les Femmes & le Vulgaire. Je fus curieux de voir ce qu’un Auteur de ce pays pouvoit dire sur ce sujet. Cet Ecrivain parcourut les mêmes lieux communs que nos Docteurs en Morale connoissent si bien, montrant combien l’homme est un Animal petit, meprisable, & incapable de s’aider lui même & de se defendre contre les injures de l’air & contre la fureur des Bêtes feroces: Combien il étoit inferieur à une créature en force, à une autre en vitesse, à une troisiéme en prudence, & à une quatriéme en industrie. Il ajoutoit, que dans ces derniers tems, la Nature avoit dégeneré de sa premiére vigueur, & qu’elle ne produisoit plus que de petits Avortons en comparaison d’autrefois. Il dit qu’il étoit fort aparent, non seulement que l’espece des Hommes étoit primitivement plus grande, mais qu’aussi dans les premiers tems il doit y avoir eu des Geants, comme l’Histoire & la Tradition l’atestent d’un côté, & comme des os prodigieux qu’on a trouvez, le demontrent de l’autre. Il pretendoit que les loix de la Nature demandoient que nous eussions été faits au commencement d’une constitution beaucoup plus robuste, & bien moins sujets à être detruits par de petits accidens, par une tuile tombant d’une maison, ou par une pierre jettée par un Enfant. De ces raisonnemens, l’Auteur tiroit plusieurs consequences morales, de grand usage pour la conduite de la vie, mais qu’il seroit inutile de placer ici. Pour ce qui me regarde, je ne pus m’empêcher d’admirer combien étoit general le talent de tourner les lectures en Moralitez, & le penchant des Hommes à se plaindre de la Nature. Et je crois qu’après une exacte recherche, ces sortes de plaintes se trouveroient aussi peu fondées parmi nous, qu’elles l’étoient chez les Habitans de Brobdingnag.

A l’égard de leurs Afaires Militaires, ils m’ont assuré que l’Armée de leur Roi consistoit en cent soixante & seize mille Fantassins, & en trente deux mille Cavaliers: si le nom d’Armée peut convenir à un Corps formé par des Marchands rassemblez de disserentes Villes, & par des Fermiers de la Campagne, dont les Commandants sont simplement des gens de distinction sans paye ni recompense. Il faut avouër qu’ils entendent fort bien l’Exercice, & qu’ils sont excellemment disciplinez, en quoi il n’y a pas grand merite. Car, comment cela pouroit-il être autrement, dans un pays où chaque Fermier est soumis au Seigneur de sa Terre, & chaque Citoyen aux Magistrats de sa Ville, choisis par Scrutin à la maniére de Venise?

J’ay souvent vu la Milice de Lorbrulgrud faisant l’Exercice dans un grand champ près de la Ville. Il pouvoit y avoir vint cinq mille Fantassins, & environ six mille Chevaux; car il m’étoit impossible de compter exactement leur nombre, veu le terrein qu’ils ocupoient. Un Cavalier monté sur un cheval de raisonnable taille, avoit plus de cent pieds en hauteur. J’ay vu un jour tous les Cavaliers de ce Corps, dans l’instant que leur Commandant en donnoit l’ordre, tirer leurs épées tous à la fois, & les brandir dans l’air. Ce spectacle avoit quelque chose de surprenant au delà de toute expression. C’étoit comme si dix mille éclairs étoient partis de diférens côtez du Ciel en même tems.

J’étois curieux de savoir comment ce Prince, dans le païs duquel il étoit impossible de penetrer, pouvoit s’être avisé de songer à des Armées, ou de faire instruire son Peuple dans la Discipline Militaire. Mais je fus bientôt mis au fait par le secours de la Conversation, & par la lecture de leurs Histoires. Car depuis plusieurs siecles, les habitans de ce pays ont été travaillez de la même maladie à laquelle tant d’autres Nations sont sujettes; je veux dire, que la Noblesse avoit travaillé à y aquerir trop de pouvoir, le Peuple trop de liberté, & le Roi trop de Despotisme. A la verité, il avoit été pourvu à tous ces inconveniens par de sages Loix: mais ces Loix avoient souvent été enfreintes par quelqu’un des trois Partis, ce qui avoit plus d’une fois fait naître des guerres civiles, dont la derniere avoit heureusement été terminée par le Grand-pere du Prince régnant, par une composition generale; & la Milice, dont le nombre avoit été fixé alors du consentement des trois Partis, avoit été tenue depuis ce tems là exactement dans le devoir.

CHAPITRE VIII.

Le Roi & la Reine font un tour vers les Frontiéres; l’Auteur a l’honneur de les acompagner. De quelle maniere il quita ce pays. Il revient en Angleterre.

J’Avois toujours eu un fort pressentiment que je recouvrerois quelque jour ma liberté, quoi qu’il me fut impossible de concevoir par quels moyens, ou de former quelque projet qui eut la moindre ombre d’aparence de pouvoir réussir. Le Vaisseau sur lequel j’avois été étoit le premier qu’on eût jamais vu sur les Côtes de ce pays, & le Roi avoit donné les ordres les plus precis, que si quelqu’autre y venoit, on s’en rendit Maitre, & qu’on l’amenât avec l’équipage & les passagers dans une Charette à Lorbrulgrud. Sa Majesté souhaitoit avec ardeur d’avoir quelque femme de ma taille, par le moyen de laquelle mon espèce put se conserver: Mais je crois que j’aurois plutôt soufert mille morts, que de m’exposer au risque de laisser après moi une posterité, qui auroit été ou mise en cage comme des Serins de Canarie, ou peut être vendue à des personnes de qualité, moins à la verité pour en faire des Esclaves, que comme des curiositez. J’avouë que j’étois traité avec beaucoup de douceur; j’étois le Favori d’un grand Roi, & les Delices de toute sa Cour: Mais cependant le rôle que j’y jouois ne me paroissoit gueres convenir avec la dignité de ma Nature. Il m’étoit impossible d’oublier ces autres moi-même que j’avois laissez dans ma Patrie. Je mourois d’envie d’être au milieu d’un Peuple avec qui j’eusse une espèce d’égalité, & dans le païs de qui je pusse me promener sans craindre d’être écrasé comme une Grenouille ou un jeune Chien. Mais le moment de ma Delivrance vint plus tôt que je n’avois cru, d’une maniére tout à fait extraordinaire. J’en vai raporter l’Histoire & toutes les circonstances avec la plus exacte verité.

J’avois déjà passé deux années dans le Pays; au commencement de la troisiéme, Glumdalclitch & moi acompagnâmes le Roi & la Reine dans un tour que leurs Majestez firent vers la côte meridionale du Royaume. J’étois porté comme à l’ordinaire, dans ma Boëte de Voyage, laquelle comme je l’ai déjà dit, étoit un très joli Cabinet de douze pieds de largeur. Et j’avois ordonné qu’on m’atachât un Estrapontin avec des cordages de soye d’égale longueur au haut des quatre coins de ce Cabinet, afin de ne pas sentir la force des secousses, quand un Valet me porteroit devant lui en allant à cheval; & aussi, pour y dormir à mon aise quand je serois en voyage. Au plancher superieur de ma Boëte, vers l’endroit de l’Estrapontin où je mettois la tête, j’avois fait faire à l’Ouvrier, un trou d’un pied en quarré pour me donner de l’air en dormant quand il faisoit chaud; & je pouvois fermer ce trou avec une petite planche, que je haussois & que je baissois par le moyen d’une Rainure.

Quand nous eumes fait nôtre tournée, le Roy jugea à propos d’aler passer quelques jours dans un Palais qu’il avoit près de Flanflasnic, Ville située à dixhuit miles Angloises de la Mer: Glumdalclitch & moi étions extrêmement fatiguez, j’avois gagné un Froid, mais la pauvre Enfant étoit si indisposée qu’elle ne quitoit point sa chambre. J’avois grande impatience de voir l’Ocean, qui étoit la seule route par laquelle je pouvois jamais m’échaper. Je fis semblant d’être plus incommodé que je n’étois, & demandai permission d’aller prendre l’Air au bord de la Mer, avec un Page que j’aimois beaucoup, & à qui on m’avoit quelquefois confié. Je n’oublierai jamais la repugnance qu’eut Glumdalclitch à consentir à ce Voyage, ni la maniére dont elle recommanda au Page d’avoir soin de moi, fondant en même tems en larmes, comme si elle avoit eu quelque pressentiment de ce qui alloit ariver. Le Page me porta dans ma Boëte jusqu’à ce que nous fussions au bord de la Mer. Je lui dis alors de me mettre à terre, & après avoir levé un de mes chassis, mes tristes regards errérent quelque tems sur la Mer. Je me trouvai mal, & dis à mon Conducteur que j’avois envie de me reposer un peu dans mon Estrapontin, & que j‘esperois qu’un petit sommeil me feroit du bien. Je me couchai, & le Page ferma la Fenêtre de peur que le froid qui auroit pu y entrer ne m’incommodât. Je ne tardai guères à m’endormir, & tout ce que je puis conjecturer est, que pendant que je dormois, le Page ne croiant pas que je pusse courir aucun risque, s’étoit amusé à chercher des œufs d’Oiseaux dans les crevasses des Rochers; amusement auquel j’avois; déjà vu qu’il se civertissoit, dans le tems que j’étois encore à ma Fenêtre: Quoiqu’il en soit à cet égard, je fus soudain éveillé par un coup violent qui fut donné sur l’Anneau qui étoit ataché au dessus de ma Boëte, pour qu’on put me porter plus facilement. Je sentis que ma Boëte s’élevoit fort haut en l’air, & qu’ensuite elle décendoit avec une prodigieuse vitesse. La premiére secousse avoit pensé me jetter hors de mon Estrapontin, mais après le mouvement fut plus doux. Je jettai plusieurs cris également inutiles, & en regardant par mes Fenêtres, je ne vis que le Ciel & les nuées. J’entendis précisément au dessus de ma tête un bruit qui ressembloit à un bâtement d’Aîles, & commençai alors à entrevoir l’horreur de ma situation. Je devinai qu’une Aigle avoit pris l’Anneau de ma Boëte dans son bec, dans le dessein de la laisser tomber sur un Rocher comme une Tortue dans son écaille, & puis d’en tirer mon corps pour le devorer: Car l’odorat de cet Animal est si admirable qu’il sent sa proye à une très-grande distance, quand même elle seroit encore mieux cachée que je ne l’étois entre des planches qui n’avoient pas deux pouces d’épaisseur.