Deux jours après que je fus venu à Bord, le vent qui auparavant n’avoit pas été fort bon, devint excellent, & rendit nôtre Voyage plus court & plus heureux que nous n’aurions osé esperer. Le Capitaine relacha seulement à un ou deux Ports, & envoya la Chaloupe à terre pour aler querir quelques Provisions & de l’Eau douce, mais je ne sortis pas du Vaisseau avant que nous fussions arrivez aux Dunes, ce que nous fimes le 3. de Juin 1706. environ neuf mois après ma sortie de Lorbrulgrud. J’ofris au Capitaine de lui laisser en gage tout ce que j’avois pour sureté du payement de ce que je pouvois lui devoir pour m’avoir transporté dans mon pays, & nourri si long-tems; mais il me protesta qu’il n’en vouloit pas un sou. Nous primes tendrement congé l’un de l’autre, & je lui fis promettre qu’il viendroit me voir chez moi quand il seroit à Londres. Je louai un Cheval & un Guide pour prix & somme de cinq schelins, que j’empruntai du Capitaine.
Sur la Route, considerant la petitesse des Maisons, des Arbres, des Bestiaux & des Hommes, je me crus tout à coup transporté dans l’Empire de Lilliput. Je craignois de marcher sur chaque Voyageur que je rencontrois, & je criai à plusieurs de s’ôter du chemin: Impertinence qui pensa me faire des querelles, toute involontaire qu’elle étoit.
Quand je fus arrivé chez moi, & qu’un des Domestiques m’eut ouvert la porte, je me baissai pour y entrer, ma Femme courut au devant de moi pour m’embrasser, mais je me courbai plus bas que ses genoux, m’imaginant qu’autrement il lui seroit impossible d’atteindre à ma bouche. Ma Fille s’agenouilla pour demander ma benediction, mais je ne la vis que quand elle se fut levée, ayant été acoutumé depuis si long tems à tourner la tête & les yeux vers des visages, qui étoient en hauteur à la distance de soixante pieds du mien. Je regardai mes Domestiques & deux ou trois Amis qui se trouvoient alors par hazard chez moi, comme autant de Pigmées à l’égard desquels j’étois un Géant. Je dis à ma Femme qu’elle avoit vécu avec trop de Frugalité, puis qu’elle & sa Fille étoient amaigries & apetissées au delà de toute expression. En un mot, je dis un si grand nombre de Folies, que tous furent de l’avis dont le Capitaine avoit été d’abord, & conclurent unanimement que j’avois perdu l’esprit. Ce que je raporte comme un Exemple remarquable du pouvoir prodigieux de l’habitude. Cependant je ne tardai guères à revenir de cette espèce de Maladie: mais ma Femme protesta que je n’irois plus en Mer; mais par malheur pour moi il étoit dit qu’elle n’auroit pas le pouvoir de m’en empêcher, comme mes lecteurs pouront le voir cy-après.
Fin de la Seconde Partie & du Tome Premier.