Mais, dit un des autres, ne vaudroit-il pas mieux retrancher absolument tous les mots? Pour faire mieux gouter ce projet, il prouva que la santé & l’amour de la briéveté, y trouveroient également leur compte. Car il est incontestable, que chaque mot que nous prononçons use tant soit peu nos poumons, & par consequent hâte nôtre mort. C’est pourquoi il proposoit comme un bon Expedient, que puisque les mots ne sont que les Noms des choses, il seroit plus raisonnable que chacun portât avec soi les choses dont il voudroit discourir. Et cette Invention auroit certainement eu lieu, au grand contentement de celui qui l’avoit trouvée, si les Femmes, de concert avec le profane Vulgaire, n’avoient menacé de se revolter, si on ne leur permettoit de se servir de leur Langue pour parler, à la maniére de leurs Ayeux. Tant il est vrai que le commun peuple, est un Ennemi irreconciliable de tout ce qu’on apelle Science. Cependant, plusieurs Hommes très sages & très savans suivent la nouvelle Methode de s’exprimer par choses, Methode qui a pourtant un petit inconvenient; c’est que, quand un Homme a plusieurs affaires, de diferente sorte, il est obligé de porter avec lui une quantité beaucoup plus considerable de Choses, à moins qu’il n’ait les moyens d’entretenir quelques Valets qui le dechargent de cette peine. J’ay quelquefois vu deux de ces Sages presque afaissez sous le poids de leurs Fardeaux, comme les Colporteurs parmi nous: Quand ces Messieurs se rencontroient en Rue, ils mettoient leurs paquets à Terre, & en en tirant les pieces l’une après l’autre, ils étoient en état de soutenir la Conversation pendant une Heure entiére, après quoi chacun ramassoit ses pieces, & s’étant entr’aidez à se mettre leurs charges sur le dos, iis prenoient congé l’un de l’autre.
Mais pour de moins longues Conversations, on peut facilement mettre sous le Bras ou dans ses Poches tout ce dont on a besoin, & quand on est chez soi, on ne sauroit y être embarassé; Voila pourquoi la Chambre où s’assemblent ceux chez qui cet Art est en usage, est pleine de toutes les Choses qui sont necessaires pour soutenir de si ingenieux Entretiens.
Un autre grand Avantage qu’on pouroit retirer de cette Invention, c’est que par là on a une espéce de Langage Universel, entendu par toutes les Nations Civilisées, dont generalement tous les Meubles & tous les Utenciles sont entiérement semblables aux nôtres. Par là aussi des Ambassadeurs pouroient traiter avec des Princes Etrangers, ou avec des Ministres d’Etat, dont ils ignoreroient la Langue.
Je visitai ensuite l’Ecole de Mathematique, où je vis un Maitre, qui pour enseigner cette science à ses Disciples, se servoit d’une Methode qui me parut un peu bizarre. La proposition & la demonstration sont écrites en Caractères fort lisibles sur une Oublie très mince, avec de l’Encre composée d’une Teinture Cephalique. Cette oublie l’Etudiant doit l’avaler à jeun, & pendant les trois jours suivans ne prendre d’autre Nourriture qu’un peu de Pain & d’Eau. A mesure que se fait la digestion de l’Oublie, la Teinture monte au Cerveau, & la proposition est obligée de l’acompagner. Mais jusques à present le succés n’a pas tout à fait bien repondu à l’atente de l’Inventeur, en partie par quelque Erreur dans la composition de la Teinture, & en partie par la Mechanceté des petits Garçons, à qui ce Bolus cause tant de dégout, que la plûpart d’entr’eux tachent de le rendre avant qu’il puisse faire son efet; d’ailleurs, on n’a pas encore pu obtenir d’eux d’observer le Regime, si necessaire, suivant cette Methode, pour aprendre les Mathematiques.
CHAPITRE VI.
Continuation du même Sujet. L’Auteur propose quelques nouvelles Inventions, qui sont reçuës avec de grands Applaudissemens.
JE ne me divertis guères à visiter l’Ecole des Faiseurs de projets Politiques, parce que ces gens me paroissoient tout à fait hors de sens, spectacle qui me rend toujours Melancolique. Ces Visionaires formoient des projets de persuader à des Monarques de n’avoir egard dans le Choix de leurs Favoris qu’à la Sagesse, la Capacité & la Vertu; de ne prendre des Ministres que pour travailler avec plus de succés au Bien public; de ne jamais separer leur Interêt d’avec celui de leur Peuple, de ne conférer des Emplois qu’à des personnes capables de s’en aquiter; avec plusieurs autres Chimères, dont personne ne s’est jamais avisé, & qui m’ont fait sentir la justesse d’une vieille Maxime, qui dit, qu’il n’y a rien de si absurde que quelques Philosophes n’ayent avancé comme veritable.
Cependant pour rendre justice à ces Academiciens Politiques, il faut que j’avouë que tous ne sont pas si visionnaires. Il y avoit parmi eux un Homme qui me paroissoit admirablement bien entendre la Nature & le Systeme du Gouvernement. Cet Illustre personnage s’étoit fort utilement employé pour trouver des Remedes souverains contre toutes les Maladies, auxquelles les diferentes sortes d’Administrations publiques sont sujettes, tant par les Vices ou par les Foiblesses de ceux qui gouvernent, que par les Defauts de ceux qui doivent obéir. Par exemple, puisque tous ceux qui se sont apliquez à etudier le gouvernement des Hommes, avoüent unanimement, qu’il y a une ressemblance Universelle entre le Corps Naturel & le Corps politique; n’est-il pas evident, que les Maladies de l’un & de l’autre de ces Corps doivent être gueries, & leur santé conservée par les mêmes Remedes? Il est certain, que les Senats sont souvent pleins d’Humeurs peccantes, & travaillez de plusieurs maladies de Tête, & plus encore de Maladies de Cœur; avec de sortes Convulsions, & de violentes Contractions de Nerfs dans les deux Mains, quoique principalement dans la droite. D’autres fois ils ont des Vertiges, des Delires, une Faim Canine, ou des Indigestions, & plusieurs autres maux de ce genre. Le Plan de ce Docteur étoit donc, que lors qu’un Senat venoit de s’assembler, quelques Medecins s’y trouvassent les trois premiers jours de la séance, & à la fin des Debats de chaque jour tatassent le pous à chaque Senateur; après quoi ayant meurement deliberé sur la Nature des diferentes Maladies & sur la maniére de les guerir, ils pourroient le quatriéme jour se rendre à l’endroit où le Senat s’assemble, accompagnez d’Apothiquaires pourvus de bonnes Medecines, qui auroient soin, avant que les Membres fussent assis, d’administrer à chacun d’eux des Lenitifs, des Aperitifs, des Abstersifs, des Corrosifs, des Restringents, des Palliatifs, des Laxatifs, ou telle autre Drogue dont ils pouroient avoir besoin: Prets le lendemain, à repeter, à changer, ou à omettre ces Remedes, suivant l’effet qu’ils auroient produit.
L’Execution de ce projet ne couteroit pas grand chose au Public, & seroit à mon Avis fort utile, pour expedier promptement les Affaires dans les Pays où les Senats ont quelque part au pouvoir Legislatif: Elle produiroit l’unanimité, abrégeroit les Debats, ouvriroit le peu de Bouches qui à present sont fermées, & fermeroit le nombre prodigieux de celles qui sont ouvertes; reprimeroit la petulance des Jeunes, & corrigeroit l’Obstination des Vieux; donneroit de la vivacité aux Stupides, & de la retenue aux Etourdis.
De plus, comme c’est une plainte generale que les Favoris des Princes ont la Memoire du monde la moins fidèle; le même Docteur proposoit comme un Remede à ce mal, que quiconque iroit trouver un Premier Ministre, après lui avoir exposé son Afaire en peu de mots & en termes clairs; en partant tirât ce Seigneur par le nez, ou par les oreilles, lui donnât quelque bon coup de pied dans le Ventre, lui pinçât les bras bien serré, ou lui fourrât une Epingle dans les Fesses; le tout, pour le faire mieux souvenir de l’afaire en question: Remède qu’il faudroit repeter chaque fois qu’on le verroit, jusqu’à ce que la chose dont il s’agissoit, fut faite ou absolument refusée.