Il étoit aussi d’avis, que chaque Membre du Grand Conseil de la Nation, après avoir proposé & defendu son Opinion, devroit être obligé de donner sa voix en faveur de l’opinion contraire; parce que si cela se faisoit, le Resultat tourneroit immanquablement à l’Avantage public.

Quand l’Etat est déchiré par de violentes Factions, il avoit trouvé un moyen merveilleux de les mettre d’accord. Ce moyen le voici. Il faut prendre une Centaine de Chefs de chaque parti, & mettre l’une contre Vautre les Têtes qui sont à peu près de la même Figure; qu’après cela deux Chirurgiens fort adroits scient l’Occiput de chaque Couple en même tems, de maniére que la Cervelle soit divisée en deux parties égales. Que chacun de ces Occiputs ainsi coupez soit apliqué sur la Tête à laquelle il n’apartient pas. Il est bien vrai que cet ouvrage demande beaucoup d’adresse & d’exactitude, mais le Professeur nous assuroit que si le Chirurgien s’en aquitoit bien, la Cure seroit infaillible. Car voici comme il raisonnoit; les deux égales portions de Cervelles débatant entr’elles, les Matieres qui forment le sujet de la Dispute, ne sçauroient manquer d’être bien tôt d’acord. Et pour ce qui regarde la diference des Cervelles en Quantité & en Qualité, parmi ceux qui sont les Directeurs des Factions, le Docteur protestoit en conscience que c’est une chimère.

J’entendis deux Professeurs disputer avec beaucoup de Feu sur la meilleure methode de lever des Impots sans charger le peuple. Le premier affirmoit que la meilleure maniére seroit de taxer les Vices & la Folie; & de mettre dans chaque Rue un certain Nombre de Jurez, qui rendroient temoignage des degrez d’Extravagance & de Corruption de leurs voisins, sur lesquels on pouroit regler la somme que chacun seroit tenu de payer. Le second étoit d’une opinion directement contraire, & vouloit qu’on mit une Taxe sur ces Qualitez du Corps & de l’Ame, pour lesquelles les Hommes s’estimoient le plus eux mêmes; & que cette Taxe fut plus ou moins grande suivant le Degré plus ou moins eminent auquel on porteroit ces Qualitez, Degré à l’égard duquel chacun seroit cru sur sa parole.

L’impôt le plus onereux regardoit les plus grands Favoris du Beau sexe, & les Cotisations étoient reglées suivant le nombre & la nature des Faveurs qu’ils avoient receues; sur quoi on s’en raporteroit aussi à leurs propres Declarations. L’Esprit, la Valeur, & la Politesse, devoient aussi payer de grands Impots, qui seroient aussi levez de la même maniére, chaque personne se taxant elle même. Mais d’un autre côté, l’Honneur, la Justice, la Sagesse & le Savoir, ne devoient pas couter un sol à ceux qui possedoient ces Qualitez, parce qu’elles sont d’un genre si singulier que personne ne les reconnoit en son voisin, ni ne les estime en lui même.

Les Femmes devoient être taxées suivant leur Beauté, & leur Habileté à se bien mettre, & jouïr du même privilège que les Hommes, je veux dire déterminer la somme qu’elles se croyent obligées de payer. Mais le Sens commun, la Fidelité, la Chasteté, & la Bonté du Cœur, devoient être des choses entierement exemptes d’impots, parce qu’aussi bien le peu qu’on en auroit pu retirer, n’auroit jamais payé les peines qu’on se seroit données pour déterrer celles que cette Taxe regardoit.

Pour attacher des Senateurs aux Interets de la Couronne, le même Professeur vouloit qu’ils tirassent au sort pour les Emplois, chacun d’eux s’engageant premiérement par serment d’être pour la Cour, soit qu’il gagnat ou non; après quoi ceux qui avoient perdu, pouvoient de nouveau tenter fortune à la premiére Occasion. De cette maniére l’Esperance & l’Atente les rendroient Fideles à leurs Engagemens, & personne ne pouroit se plaindre qu’on l’eut trompé, mais imputeroit son malheur à la Fortune dont les Epaules sont plus fortes & plus larges que celles d’un Ministère.

Un autre Professeur me montra un grand papier tout rempli d’Instructions pour découvrir des complots qui se trament contre le Gouvernement: Dans toutes ses remarques paroissoit un genie profond, & un extrême connoissance de la politique, quoi qu’à mon avis on pouroit y ajouter encore quelque chose. C’est ce que je pris la liberté de dire à l’Auteur, en lui ofrant en même tems de lui faire part de ce que je pouvois avoir de Lumiéres sur ce sujet. Il reçut mon ofre plus honnêtement que ne font d’ordinaire des Auteurs, & particuliérement ceux qui travaillent en projets, m’assurant qu’il seroit fort aise que je lui communiquasse mes Observations. .

Je lui dis, que s’il m’arrivoit de vivre dans un Royaume où les Conspirations fussent en vogue par le genie inquiet du petit Peuple, ou pussent servir à l’affermissement du Credit, ou à l’avancement de la Fortune de quelques grands Seigneurs, je m’apliquerois d’abord à encourager la Nation des Accusateurs, des Denonciateurs, & des Temoins: Que lorsque j’en aurois rassemblé un nombre suffisant, de toutes les sortes & de diferente Capacité, je les mettrois sous la conduite de quelques personnages habiles, & assez puissants pour les proteger & pour les recompenser. De tels personnages doüez des Talens & du Pouvoir que je viens de marquer, pourroient faire servir les Complots aux plus excellens usages; ils pouroient se faire valoir & passer pour de profonds Politiques; rafermir un Ministère chancelant; ètouffer ou apaiser un Mecontentement general; s’enrichir de Confiscations, & augmenter ou diminuer le Credit public, suivant que leur Avantage particulier le demanderoit. C’est ce qu’on peut faire, en convenant premiérement des personnes sur qui doit tomber l’Accusation d’avoir part à une Conspiration. Après cela il faut s’assurer de tous leurs papiers, aussi bien que de leurs personnes: Ces papiers doivent être mis entre les mains d’une societé d’Hommes assez habiles pour découvrir le sens mysterieux des Mots, des Syllabes, & des Lettres; Mais pour qu’ils puissent tirer quelque fruit de leur habileté, il doit leur être permis de donner aux Lettres, aux Syllabes & aux Mots, la signification, qui leur plait, quoique cette signification n’y aye souvent aucun raport, ou même paroisse directement contraire au but que se propose celui dont on examine l’Ecrit; ainsi par exemple, s’ils le trouvent bon, ils peuvent entendre par un Crible une Dame de Cour, par un Chien estropié un Usurpateur, par un Fleau une Armée entretenue en tems de paix, par une Buse, un Grand Politique, par la Goute un Souverain Pontife, par un Pot de Chambre un Commité de Seigneurs, par un Balai une Revolution, par une Sourissiére une Charge, par un Abime sans fond le Tresor public , par un Egout la Cour, par un Bonnet avec des Sonnettes un Favori, par un Roseau cassé une Cour de Justice, & par un Tonneau vuide un General.

Que si cette Methode ne réussissoit pas, on pouroit en employer de plus efficaces, & avoir recours aux Acrostiches & aux Anagrammes: Je lui expliquai alors ce que j’entendois par Acrostiches, & lui montrai au doigt & à l’oeil de quelle utilité est cette espèce de science pour découvrir le sens politique que renferment les Lettres initiales. Car sans cela, lui dis-je, auroit-on jamais pu savoir que N, par exemple, signifie une Conspiration; B un Regiment de Cavalerie, & L une Flote. Mais si par hazard, (ce qui n’est guères possible) cette Methode ne suffit pas pour decouvrir les Desseins du Parti mécontent, on pouroit venir à bout de les connoitre, en transposant les Lettres de l’Alphabet qui se trouvent dans quelque papier suspect, en les transposant dis-je, de tant de maniéres diferentes, qu’on trouve enfin le sens qu’on vent leur donner. Et c’est la ce qu’on apelle la Methode Anagrammatique.

Le Professeur me fit de grands remercimens des curieuses observations dont je venois de lui faire part, & me promit qu’il feroit mention honorable de moi dans son Traité.