Nous passames là toute la Journée, mais je suppliai le Prince de vouloir m’excuser, si je n’acceptois pas l’offre qu’il me faisoit de loger dans son Palais. Mes deux Amis & moi, allames coucher en Ville, & retournames au Palais du Gouverneur, pour obeïr à l’ordre obligeant qu’il nous en avoit donné.

Nous passames de cette maniére dix jours dans cette Isle, étant la plus grande partie du jour chez le Gouverneur, & la nuit dans nôtre Logement. Je me familiarisai bientôt tellement avec les Esprits, que je n’en avois plus peur du tout, ou s’il me restoit encore quelque impression de Frayeur, ma Curiosité m’en ôtoit aussi tôt le sentiment. Son Altesse m’ordonna un jour d’évoquer tel mort que je voudrois de tous ceux qui avoient subi la Loi du trepas depuis le commencement du Monde jusqu’au moment qu’il me parloir, & de leur commander de répondre aux Questions que je leur proposerois; à condition néanmoins que mes Questions ne rouleroient que sur des choses passées de leur tems: Qu’au reste je pouvois être sûr d’une chose, c’est qu’ils ne me diroient rien que de vrai, l’Art de mentir n’étant d’aucun usage dans l’autre monde.

Je fis d’humbles remercimens à son Altesse pour une si grande Faveur. Nous étions dans une Chambre dont la vuë donnoit sur le Parc. Et comme mon premier desir fut de voir quelque chose de pompeux & de magnifique, je souhaitai de voir Alexandre le Grand, à la Téte de son Armée immediatement après la Bataille d’Arbelles: à peine le Gouverneur eut-il prononcé quelques mots, que nous aperçumes ce Conquerant sous la Fenêtre où nous étions, & son Armée un peu plus loin. Alexandre eut ordre de se rendre dans nôtre Apartement: Je n’entendis pas autrement bien son Grec. Il m’assura sur son Honneur qu’il n’avoit pas été empoisonné, mais qu’il étoit mort d’une Fievre violente causée par les Debauches excessives qu’il avoit faites en vin.

Après lui je vis Hannibal passant les Alpes, qui me protesta, qu’il n’avoit pas une seule goute de Vinaigre dans son Camp.

Je vis Cesar & Pompée à la Tête de leurs Troupes, & prets à se livrer Bataille. Je souhaitai que le Senat de Rome put paroitre devant moi dans une grande Chambre, & une Assemblée un peu plus Moderne en oposition dans une autre. La premiére de ces Compagnies ne me parut composée que de Heros & de Demi-Dieux; au lieu que l’autre ne ressembloit qu’à une Troupe de Gueux, de Bandits, & de Breteurs. Le Gouverneur à ma demande fit signe à César & à Brutus de s’avancer vers moi. La vuë de Brutus m’inspira une profonde veneration, & je n’eus pas de peine à remarquer en lui la vertu la plus consommée, une fermeté d’Ame, une intrepidité au dessus de toute expression, & le plus ardent Amour pour sa Patrie. J’observai avec un sensible plaisir que ces deux grands Hommes paroissoient être Amis, & Cesar m’avoüa avec une noble ingenuité, que la gloire de l’avoir tué surpassoit celle qu’il s’étoit aquise pendant tout le cours de sa vie. J’eus l’honneur d’entretenir assez long-tems Brutus; & il me fut dit que Junius, Socrate, Epaminondas, Caton le jeune, Thomas Morus & lui, étoient toujours ensemble: Sextumvirat auquel tous les Ages du Monde ne sçauroient ajouter un septiéme.

Mes Lecteurs s’ennuyeroient certainement, si je leur raportois les Noms de toutes les personnes, que le Desir de voir, pour ainsi dire, le Monde dans chaque point de sa Durée, me fit évoquer. Je m’atachai principalement à considerer les Destructeurs des Tyrans & des Usurpateurs, & ceux qui avoient rendu des Nations à la Liberté; ces sortes de Spectacles me causoient une joye si sensible que ce seroit tenter l’impossible que de vouloir l’exprimer.

CHAPITRE VIII.

Detail curieux touchant la Ville de Glubbdubdribb. Quelques Corrections de l’Histoire Ancienne & Moderne.

AYant envie de voir les Anciens qui s’étoient rendus fameux par leur Esprit ou par leur Savoir, je leur destinai un jour tout entier. Je demandai que Homere & Aristote parussent à la Tête de tous leurs Commentateurs; mais ceux-ci étoient en si grand nombre, que plusieurs Centaines restérent dans la Cour & dans les Apartemens exterieurs du Palais. Je connus & distinguai ces deux Heros à la premiére vuë, non seulement de la multitude, mais aussi l’un de l’autre. Homere étoit le plus grand & le mieux fait des deux, se tenoit fort droit pour son Age, & avoit les yeux les plus vifs que j’aye jamais vus. Aristote se baissoit extrêmement, & s’apuyoit sur un Baton. Il avoit le visage maigre, les cheveux longs, & la voix creuse. Je m’aperçus d’abord, qu’aucun d’eux n’avoit jamais vu le reste de la Compagnie, ni même n’en avoit entendu parler. Et un Esprit, que je ne nommerai point, me dit à l’oreille, que dans l’autre monde ces Commentateurs se tenoient toujours le plus loin qu’il leur étoit possible de ces grands Hommes dont ils avoient vainement tenté d’éclaircir les Ecrits, & cela par la Honte & par le Remord qu’ils avoient de leur avoir fait dire mille Contradictions & mille Absurditez, auxquelles ils n’avoient jamais pensé. Je presentai Didyme & Eustathius à Homere, qui à ma priére les reçut mieux que peut être ils ne meritoient; car il trouva d’abord qu’aucun d’eux n’avoit le genie qu’il faut pour entrer dans celui d’un Poëte. Mais Aristote perdit entiérement patience, quand après lui avoir marqué les Obligations qu’il avoit à Scot & à Ramus, je lui presentai ces Savans, & il me demanda si ses autres Commentateurs étoient aussi Fous que ceux-ci.

Je priai alors le Gouverneur d’évoquer Descartes & Gassendi, qui en ma presence expliquérent leurs Systèmes à Aristote. Ce Philosophe avoüa ingenuement qu’il s’étoit très souvent trompé, parce que à l’égard de plusieurs choses il ne s’étoit apuyé que sur de simples Conjectures; & declara que le Vuide d’Epicure, dont Gassendi étoit le Restaurateur, & les Tourbillons de Descartes, étoient également fondez. Il predit que l’Attraction, qui se voit aujourd’huy tant de Defenseurs, retomberoit quelque jour dans le Mepris dont on vient de la tirer. Les nouveaux Systèmes sur la Nature, ne sont, ajouta t-il, que de nouvelles modes, qui varieront de tems en tems; & mêmes ceux qu’on pretend demontrer Mathematiquement, n’auront pas un Regne aussi long que la presomption de leurs Partisans semble leur promettre.