J’employai cinq jours à converser avec plusieurs autres Savans de l’Antiquité. Je vis la plus grande partie des premiers Empereurs Romains. Le Gouverneur evoqua à ma Sollicitation les Cuisiniers de Heliogabale pour nous faire à diner, mais ils ne nous donnérent que peu de preuves de leur habileté, faute de Materiaux. Un Cuisinier d’Agesilaus nous fit une soupe à la Lacedemonienne, mais je n’eus pas le courage d’en avaler une seconde cuillerée.
Mes deux Compagnons de Voyage furent obligez pour quelques Affaires, qui demandoient leur presence, de s’en retourner chez eux dans trois jours, que j’employai à voir quelques Morts modernes, qui avoient joué le Role le plus brillant depuis deux ou trois siecles, soit dans ma Patrie, soit dans d’autres pays de l’Europe. Comme j’avois toujours été grand Admirateur de tout ce qu’on apelle Anciennes & Illustres Familles, je supliai le Gouverneur d’évoquer une douzaine ou deux de Rois avec leurs Ancêtres rangez en ordre depuis huit ou neuf generations. Mais je fus horriblement trompé dans mon Atente. Car au lieu d’une longue suite de Diademes, je vis dans une Famille deux Joueurs de violon, trois Courtisans fort bien mis, & un Prelat Italien. Dans une autre un Barbier, un Abbé & deux Cardinaux. J’ay trop de veneration pour les Têtes couronnées, pour insister d’avantage sur un sujet si mortifiant. Mais pour ce qui regarde les Marquis, les Comtes & les Ducs, je ne suis pas si scrupuleux. Et j’avoüerai que ce ne fut pas sans plaisir que je me vis en état de distinguer la route que certaines Qualitez de l’Ame & du Corps avoient suivie pour entrer dans telle ou telle Famille. Je pouvois voir clairement d’où telle Maison tiroit un Menton pointu, & pourquoi telle autre ne produisoit que des Coquins depuis deux generations, & que des Fous depuis quatre. Quelles étoient les causes qui justifioient le mot que Polydore Virgile à dit d’une certaine Maison de par le Monde, Nec Vir fortis, nec Fœmina casta. Comment la Cruauté, la Fourberie, & la Lacheté, devenoient des marques caracteristiques, par lesquelles de certaines Familles étoient autant reconnoissables que par leur Cotte d’armes.
Tout ce que je voiois me dégoutoit fort de l’Histoire Moderne. Car ayant examiné & interrogé avec atention tous ceux qui depuis un siecle avoient occupé les plus eminentes places dans les Cours des Princes, je trouvai que de miserables Ecrivains en avoient effrontément imposé au Monde, en atribuant plus d’une fois, les plus grands Exploits de guerre à des Laches, les plus sages Conseils à des Imbecilles, la plus noble Sincerité à des Flateurs, une vertu Romaine aux Traitres de leur patrie, de la pieté à des Athées, & de la veracité à des Delateurs. Que plusieurs Hommes du Merite le plus pur & le plus distingué avoient été condamnez à mort ou envoyez en Exil par sentence de quelques Juges corrompus ou intimidez par un Premier Ministre: Que des Femmes d’intrigue ou prostituées, des Maqueraux, des Parasites & des Bouffons, decidoient souvent les Affaires des Cours, des Conseils, & des plus Augustes Senats. J’avois déjà assez mauvaise Opinion de la sagesse & de l’integrité des Hommes, mais ce fut bien autre chose quand je fus informé des motifs auxquels les plus grandes Entreprises & les plus étonnantes Revolutions doivent leur Origine, aussi bien que des meprisables Accidens auxquels elles sont obligées de leur succès.
J’eus ocasion en même tems de me convaincre de l’Audace & de l’Ignorance de ces Ecrivains d’Anecdotes, qui dans leurs Histoires secretes empoisonnent presque tous les Roys; repétent mot pour mot un Discours qu’un Prince à tenu en secret à son Premier Ministre; ont copie authentique des plus secretes Instructions des Ambassadeurs, & cependant ont le malheur de se tromper toujours. Un General confessa en ma presence qu’un jour il n’avoit gagné la Victoire qu’à force de fautes & de poltronnerie: & un Amiral, que pour n’avoir pas eu d’assez étroites liaisons avec les Ennemis, il avoit batu leur Flote dans le tems qu’il ne songeoit qu’à leur livrer la sienne. Trois Rois m’ont protesté n’avoir pendant tout le cours de leurs Regnes jamais fait de bien à un seul Homme de merite, à moins qu’ils ne l’ayent fait sans le savoir, étant abusez par quelque Ministre en qui ils se confioient. Ils ajouterent, que s’ils avoient à revivre, ils tiendroient encore la même conduite; & ils me prouvérent avec beaucoup de Force, que la corruption étoit un des plus fermes soutiens du Trone, parce que la vertu donne aux Hommes une certaine inflexibilité, qui est la chose du Monde la plus incommode pour ceux qui gouvernent.
J’eus la curiosité d’aprendre en détail, par quels moyens de certains Hommes s’étoient élevez à de grands Titres d’Honneur, & avoient aquis d’immenses Richesses; & ma curiosité n’eut pas pour Objets des siecles fort reculez; quoique d’un autre côté, elle ne regardat ni mon pays, ni mes Compatriotes, (verité dont je prie mes Lecteurs d’être bien persuadez. ) Plusieurs personnes qui étoient dans le cas dont il s’agit, ayant été évoquées, il ne fut pas besoin d’un grand examen pour decouvrir des Infamies dont le souvenir me fait encore fremir d’horreur. Le Parjure, l’Opression, la Fraude, la Subornation, & le Maquerelage, étoient les moyens les plus honêtes dont ils s’etoient servis; & comme cela étoit aussi fort juste, je trouvai que ces petites infirmitez étoient fort excusables. Mais quand quelques uns avouérent qu’ils ne devoient leur grandeur & leur opulence qu’aux Crimes les plus afreux; les uns à la Prostitution de leurs Femmes & de leurs Filles, d’autres aux Trahisons qu’ils avoient faites à leur Prince ou à leur Patrie, d’autres enfin à leur Habileté à empoisonner leurs Ennemis ou à perdre des Innocens: J’espere qu’on ne me saura pas mauvais gré de ce que ces sortes de Découvertes me firent beaucoup rabatre de cette profonde veneration que j’ai naturellement pour des personnes d’un Rang éminent, & qui est un Tribut que des gens de ma sorte doivent leur payer. J’avois souvent lu que de certains services importans avoient été rendus à des Princes ou à des Etats; cela me fit naitre la Curiosité de voir ceux à qui ces Etats & ces Princes en avoient l’obligation. Apres une exacte recherche, il me fut dit que leurs Noms ne se trouvoient en aucun Registre, en en exceptant pourtant un petit nombre que l’Histoire a representez comme des Infames & des Traitres. A l’égard des autres, je n’en avois jamais entendu parler. Ils parurent tous les yeux baissez, & fort pauvrement habillez, la plûpart d’entr’eux, à ce qu’ils me dirent, étant morts dans la misère, ou ayant porté leurs Têtes sur un Echafaut.
Parmi les premiers je vis un Vieillard dont l’Histoire a quelque chose de singulier. Il avoit à ses côtez un jeune Homme d’environ dix-huit ans. Il me dit qu’il avoit été pendant plusieurs années Commandant d’un Vaisseau, & que dans le Combat Naval d’Actium, il avoit eu le bonheur de couler à fond trois des principaux Vaisseaux Ennemis, & d’entreprendre un quatriéme, ce qui avoit été la seule cause de la fuite d’Antoine & de la Victoire qui en fut une suite; que le jeune Homme que je voyois à ses côtez, & qui étoit son Fils unique, avoit été tué pendant l’Action. Il ajouta, que la Guerre étant finie, il s’en alla à Rome, pour solliciter un plus grand Vaisseau, dont le Commandant avoit été tué, mais que sans avoir egard à ses pretentions, le Vaisseau qu’il demandoit, fut donné à un Homme qui n’avoit jamais vu la Mer, & dont tout le merite consistoit à être Fils de Libertina, Femme de Chambre d’une des Maitresses d’Auguste. Pendant qu’il s’en retournoit à son Bord, il fut accusé de negligence à l’égard de son devoir, & son Vaisseau fut donné au Page favori de Publicola le Vice-Amiral; sur quoi il se retira à une petite Ferme, fort éloignée de Rome, dans laquelle il finit ses jours. J’eus tant d’envie de savoir la verité de cette Histoire, que je demandai qu’Agrippa qui avoit été Amiral dans ce Combat, fut evoqué. Il vint, & me certifia tout le Recit, avec cette diference pourtant qu’il donna de bien plus grands Eloges au Capitaine, qui par sa modestie n’avoit nullement rendu justice à son propre Merite.
Je fus étrangement surpris de trouver que la Corruption eut fait de si rapides progrès dans cet Empire, & cela par le Luxe qui n’y étoit entré que fort tard, ce qui fit que je fus moins étonné devoir arriver de pareilles Avantures dans d’autres pays, où les vices de tous les genres ont regné depuis bien plus long tems.
Comme chacun de ceux qui étoient évoquez avoit parfaitement la même Figure sous laquelle ils avoient paru dans le Monde, ce ne fut qu’avec le plus sensible Déplaisir que je remarquai jusqu’à quel point la Race Angloise étoit degenerée depuis un siecle, & quels changemens avoit produit parmi nous la plus infame de toutes les Maladies.
Pour faire diversion à un spectacle si mortifiant, je marquai souhaiter devoir quelques uns de ces Anglois de la vieille Roche, si fameux autrefois pour la simplicité de leurs Mœurs, pour leur exacte Observation des Loix de la Justice, leur sage Amour pour la Liberté, leur Valeur, & leur atachement inviolable pour leur Patrie. Ce ne fut pas sans émotion que je comparai les Vivans aux Morts, & que je vis des Ayeux vertueux déshonorez par de Petit-Fils, qui en vendant leurs voix à la Faveur ou à l’Esperance, se sont souillez de tous les vices qu’il est possible d’aquerir dans une Cour.