L’Auteur revient à Maldonada, & fait voile pour le Royaume de Luggnagg. Il y est mis en prison, & ensuite envoyé à la Cour. Maniére dont il y est admis. Extrême Clemence du Roi envers ses sujets.
LE jour de nôtre départ étant venu, je pris congé de son Altesse le Gouverneur de Glubbdubdribb, & revins avec mes deux Compagnons à Maldonada, où, après avoir atendu quinze jours, nous trouvames un Vaisseau prêt à faire voile pour Luggnagg. Mes deux Amis, & quelques autres Messieurs, eurent la generosité de me fournit toutes les provisions dont j’avois besoin, & de me mener à Bord. Mon Voyage fut d’un mois. Nous fumes acceuillis en chemin d’une violente Tempête, & obligez de prendre cours vers le West pour profiter d’un Vent alizé qui soufle dans ces parages. Le 21. d’Avril 1711. nous entrames dans la Riviére de Clumegnig, sur laquelle il y a une Ville qui porte le même Nom. Nous jettames l’Ancre à une lieuë de cette Ville, & fimes des signaux pour qu’on nous envoyât un Pilote. Il en vint deux à nôtre Bord en moins d’une demie heure; qui nous conduisirent entre plusieurs Ecueils, qui rendent le passage fort dangereux, dans un large Bassin, où toute une Flote est entiérement à l’abri des plus furieuses Tempêtes.
Quelques uns de nos Matelots, soit par malice, soit par inadvertence, informérent les Pilotes que j’étois un Etranger & de plus grand Voyageur, ce que ceux-ci redirent à un Officier de la Douane, qui m’examina à la rigueur quand j’eus mis pied à terre. Cet Officier me parla la Langue de Balnibarbi, que presque tous les Habitans de cette Ville entendent à cause du grand Commerce qu’il y a entr’eux & les Habitans de ce Royaume. Je lui fis un Recit succint, que je rendis le plus vraisemblable qu’il me fut possible; mais je jugeai à propos de ne pas déclarer ma Patrie & de me dire Hollandois, parce que mon Dessein étoit d’aller au Japon, & que je savois que les Hollandois sont le seul Peuple de l’Europe qui y soit admis. Dans cette vuë je dis à l’Officier qu’ayant fait naufrage sur les Côtes de Balnibarbi, j’avois été reçu dans Laputa, ou l’Isle volante (dont il avoit plus d’une fois entendu parler) & que j’étois à présent dans l’intention de me rendre au Japon, où j’esperois de trouver quelque Vaisseau sur lequel je pourois m’en retourner dans mon Païs. L’Officier me dit qu’il faloit que je restasse Prisonnier jusqu’à ce qu’il eut reçu à mon sujet des ordres de la Cour; qu’il alloit y écrire sur champ, & qu’il se flattoit d’avoir réponse dans une quinzaine de jours. On me donna un Apartement assez honnête pour une prison, avec une Sentinelle à ma porte; j’avois pourtant la liberté de me promener dans un assez grand Jardin, & fus traité avec beaucoup d’Humanité, étant entretenu pendant tout le tems au dépens du Roi. Un motif de curiosité porta plusieurs personnes à m’inviter chez elles, parce qu’il leur avoit été raporté que je venois de plusieurs Païs fort éloignez, & dont quelques-uns même leur étoient entiérement inconnus.
Je louai un jeune Homme qui s’embarqua avec moi pour me servir d’Interprête; il étoit natif de Luggnagg, mais avoit passé quelques années à Maldonada, & entendoit parfaitement bien l’une & l’autre Langue. Par son moyen je fus en état de lier conversation avec ceux qui vinrent me voir; mais cette conversation ne consistoit qu’en Demandes de leur part, & qu’en Reponses de la mienne.
La Dépêche que nous attendions de la Cour, arriva vers le tems que nous esperions. Elle contenoit un ordre de me conduire moi & ma suite à Traldragdubb ou Trildrogdrib, car j’ai entendu prononcer ce mot en deux maniéres, avec une Escorte de dix Chevaux. Toute ma suite consistoit dans le Garçon qui me servoit d’Interprête, que je persuadai de se mettre à mon service, & ce ne fut qu’à force de priéres qu’on accorda à chacun de nous une Mule pour faire plus commodément le Voyage. Un Messager eut ordre de nous devancer de quelques jours, pour annoncer notre approche au Roi, & pour prier Sa Majesté de marquer le jour & l’heure que nous pourions avoir l’Honneur de lécher la poussiére qui est devant le marchepied de ses pieds. C’est-là le stile de la Cour, & j’éprouvai que cette phrase n’étoit rien moins que figurée. Car ayant été admis deux jours après mon arrivée, je reçus ordre de me trainer sur le ventre, & de lécher le plancher à mesure que j’avançois; mais à cause que j’étois Etranger, on avoit eu soin de la netoyer si bien que la poussiére ne put me faire aucun mal. Cependant, c’étoit là une Faveur particuliére, qui ne s’accordoit qu’à des personnes du premier Rang, quand le Roi leur faisoit la grace de les admettre en sa présence. Ce n’est pas tout: quelquefois on repand tout exprès de la poussiere sur le plancher, & c’est ce qui arrive lorsque celui, qui doit être admis, a de puissans Ennemis à la Cour. J’ai vu moi-même un grand Seigneur dont la bouche en étoit si pleine, que quand il se fut traine jusqu’à l’endroit qu’il faloit, il lui fut impossible de prononcer un seul mot. Le pis est qu’il n’y a aucun Remède à cet inconvenient, parce que c’est un Crime capital à ceux qui sont admis à l’Audience de cracher ou de s’essuyer la Bouche en présence de Sa Majesté. Il y a encore à cette Cour une autre coutume, que je ne saurois tout à fait aprouver. Quand le Roi a dessein de faire mourir quelque grand Seigneur d’une mort douce & qui aye quelque chose d’obligeant, il ordonne qu’on repande sur le plancher une certaine poudre empoisonnée, qui étant léchée tuë infailliblement son Homme en vingt-quatre heures: Mais pour rendre justice à l’extrême Clemence de Sa Majesté, & au tendre soin qu’il a pour la vie de ses Sujets (en quoi il seroit à souhaiter que les Monarques de l’Europe voulussent bien l’imiter) il faut que je dise, que quand quelque Seigneur a eu l’honneur mortel de lécher un peu de cette poudre, dont je viens de parler, le Roi donne les ordres les plus précis que le plancher soit bien lavé; que si ses Domestiques n’exécutent pas exactement ses ordres; ils s’exposent à la colère & à l’indignation de ce Prince. Je lui ai entendu moi-même commander qu’on fouëtat un Page, dont ç’avoit été le tour d’avertir ceux qui devoient nettoyer le plancher après une Exécution, mais qui avoit negligé de le faire par malice: Négligence, qui fut cause qu’un jeune Seigneur de grande espérance, ayant été admis à l’Audience, fut malheureusement empoisonné, quoique dans ce tems-là, le Roi n’eut pas dessein de le faire mourir. Mais ce Prince fut si bon que de remettre au Page, le petit chatiment auquel il l’avoit condamné, sur la promesse qu’il fit que cela ne lui arriveroit plus, à moins que d’en avoir un ordre formel.
J’espere qu’un trait si singulier de Clemence engagera le Lecteur à me pardonner cette digression.
Quand je me fus trainé jusqu’à la distance de quatre verges du Trône, je me levai doucement sur mes genoux, & puis, après avoir sept fois frapé la Terre de mon Front, je prononçai les mots suivans, tels que je les avois apris la nuit d’auparavant, Ickpling Glofftrobb squutserumm blhiop Mlashnalt, zwin, tnodbalkguffh slhiophad Gurdlubh Asth. C’est-là le Compliment que les Loix prescrivent à tous ceux qui ont l’Honneur de saluer le Roi. On pourroit le rendre par ces mots François; Puisse Votre Majesté Céleste vivre plus long-tems que le Soleil, onze Lunes & demie. Le Roi me fit une courte Reponse, à laquelle, quoique je n’en comprisse pas le sens, je repliquai pas ces mots qu’on m’avoit fait aprendre par cœur; Fluft drin Yalerick Dwuldom prastrad mirpush, ce qui veut dire, Ma Langue est dans la Bouche de mon Ami, par où je voulois marquer que je souhaitois qu’il fut permis à mon Interprête d’entrer. Le Roi le voulut bien, & ce fut par le moyen de cet Interprête que je répondis aux Questions que Sa Majesté me fit pendant l’espace d’une bonne heure. Je parlois la Langue de Balnibarbi, & mon Interprête exprimoit ce que je venois de dire en celle de Luggnagg. Le Roi prit beaucoup de plaisir à cette espèce de conversation, & ordonna à son Bliffmarklub, ou grand Chambellan d’avoir soin que mon Interprête & moi fussions logez à la Cour, & qu’il ne nous manquat rien.
Je m’arrêtai trois mois dans ce Païs, & cela par complaisance pour le Roi, qui paroissoit souhaiter que j’y fisse un plus long séjour, & qui me fit les ofres les plus honorables pour m’y retenir. Mais je crus qu’il seroit plus conforme aux règles de la prudence & de la justice, de passer le reste de mes jours avec ma Femme & mes Enfans.
CHAPITRE X.
Eloge des Luggnaggiens. Description particuliére des Struldbruggs, avec plusieurs Conversations entre l’Auteur & quelques persornnes de la premiére Distinction sur ce sujet.