Ce prejugé lui donna la curiosité de savoir, en quoi consistoient ces mêts exquis, dont je venois de parler, & comment il se pouvoit faire que quelqu’un de nous en manquat. Sur quoi je lui fis l’Enumeration de toutes les sortes qui me vinrent dans l’Esprit, aussi bien que des differentes maniéres de les acommoder, ce qui ne pouvoit se faire sans envoyer des Vaisseaux dans diferentes parties du Monde, pour en raporter des Fruits rares & des Liqueurs d’un goût excellent. Je lui protestai, qu’on étoit obligé de faire du moins trois fois le Tour de nôtre Terre, avant qu’une de nos Femelles de Distinction eut un Dejeuner qui fut dans l’ordre. Il dit, que ce devoit être un bien miserable païs que celui qui ne nourrissoit pas ses Habitans. Mais ce qui l’étonnoit principalement, c’est qu’un païs aussi étendu que le nôtre avoit si peu d’Eau douce, que nôtre Peuple se trouvoit reduit à la necessité de faire venir sa Boisson par mer. Je repliquai, que l’Angleterre (ma chére Patrie) produisoit trois fois autant d’Alimens que ses Habitans pouvoient en consumer: que la même proportion avoit lieu à l’égard des Liqueurs dont ils se servoient pour étancher leur soif; & que ces Liqueurs se faisoient du fruit de certains Arbres, & étoient une excellente Boisson. Mais que pour satisfaire l’intemperance des Males & la vanité des Femelles, nous envoyons dans d’autres pays la plus grande partie des utiles productions de nos Terres, pour en raporter des choses qui ne servoient qu’à nous jetter dans des Maladies, & qu’a nourir nôtre extravagance & nos vices. D’où il s’ensuivoit necessairement, que plusieurs de mes Compatriotes étoient reduits à la necessité de gagner leur vie par de lâches ou par d’injustes moyens: comme qui diroit par le vol, le parjure, l’adulation, le jeu, le mensonge, l’Art d’empoisonner, ou celui de faire des Libelles. Et ce ne fut pas sans peine que je vins à bout de faire comprendre à mon Maitre le sens de ces diferentes Expressions.

Le Vin, continuai-je, n’est pas aporté dans nôtre païs, parce que nous manquons d’Eau ou d’autres Liqueurs, mais à cause que c’est une Boisson qui nous réjouit, qui chasse nos chagrins, augmente nos esperances, diminue nos frayeurs, & nous prive pendant quelque tems de l’usage d’une importune Raison; apres quoi nous ne manquons guères à tomber dans un profond sommeil, quoi qu’il faille avoüer que nous nous reveillons presque toujours malades, & que l’usage de cette Liqueur est pour nous une source feconde d’incommoditez, qui abrégent nôtre vie & ruinent nôtre Santé.

Le gros de nôtre Nation gagne sa Vie en fournissant aux personnes Riches, & en general à tous ceux qui ont de quoi payer leurs Marchandises ou leurs peines, en leur fournissant, dis-je, toutes les choses dont ils ont besoin. Par exemple, quand je suis chez moi, & habillé comme je dois l’être, je porte sur mon corps le Travail de plus de cent Ouvriers; la construction & l’ameublement de ma Maison en demandent une fois autant, & il en faut plus de mille avant que ma Femme soit ajustée depuis les pieds jusqu’à la tête.

J’allois lui parler d’une autre sorte de gens qui s’atachent à guerir les maux du corps, ayant eu ocasion de lui dire que plusieurs de mes Matelots étoient morts de Maladie. Mais j’eus toutes les peines du monde à me faire entendre. Il comprenoit bien, disoit-il, qu’un Houyhnhnm devenoit foible & languissant quelques jours avant sa Mort, ou se faisoit quelque blessure par malheur. Mais il lui paroissoit impossible que la Nature, qui a un si tendre soin pour tous ses Ouvrages, put engendrer dans nos corps tant d’incommoditez & tant de maux, & il me pria de lui expliquer un phenomène si singulier & si bizarre. Je lui dis, que la solution de ce probleme n’étoit pas dificile, & que le Deréglement de nôtre conduite étoit la seule cause de nos maladies. Que nous mangions quand nous n’avions pas faim, & que nous beuvions sans avoir soif: Que nous passions des nuits entiéres à boire des Liqueurs fortes sans rien manger, ce qui nous mettoit le Feu au corps, & précipitoit ou empêchoit la digestion. Que des Yahoos Femelles, après s’être prostituées pendant quelque tems, gagnoient de certaines Maladies douloureuses, qu’elles communiquoient à ceux qui avoient commerce avec elles. Que ces maladies & plusieurs autres se transmettoient de Pere en Fils; qu’on n’auroit jamais fait si l’on vouloit composer un Catalogue exact de tous les maux auxquels le corps Humain est sujet; puisqu’il n’y avoit point de partie qui n’en eut cinq ou six cens pour sa part. Que l’Envie que nous avions d’être gueris de tant de maux avoit multiplié parmi nous les Medecins, c’est à dire, des Hommes qui se piquent de réüssir dans ces sortes de guerisons. Je me suis apliqué, ajoutai-je, pendant quelque tems à cette Science, qui d’ailleurs a quelque Affinité avec ma profession; ainsi je puis dire sans vanité, que je sçai la Methode que ces Messieurs observent dans leurs Cures.

Leur grand principe est, Que toutes les Maladies viennent de Repletion, d’où ils concluent que pour guerir les indispositions dans leur source, il faut faire au Corps des Evacuations, soit par le passage naturel, soit par la bouche. Pour cet éfet, ils s’atachent à former de plusieurs Herbes, Mineraux, Gommes, Huiles, Coquilles, Sels, Excrémens, Ecorces d’Arbres, Serpens, Crapauds, Grenouilles, Araignées, & Os d’Hommes morts, la plus abominable & la plus degoutante Composition qui leur soit possible; Composition, que l’Estomac rend sur le champ, & c’est ce qu’ils apellent Vomitif: ou bien ils ajoutent à cet admirable mélange quelques autres Drogues empoisonnées, qu’ils nous font prendre par haut ou par bas, (suivant la fantaisie du Medecin) & ce Remede vexe si cruellement les Boyaux qu’ils font une Restitution presque aussi prompte que l’Estomac, & c’est ce qu’ils apellent une Purgation ou un Lavement. Car la Nature (comme le remarquent les Medecins) a destiné la bouche à l’Intromission du Manger & du Boire, & une autre partie à leur Ejection: d’où ces Messieurs concluent fort ingenieusement, que la Nature étant hors de son Assiette dans ces maladies, il faut pour l’y remettre traiter le corps d’une maniére directement contraire à son Institution, c’est à dire, faire entrer de certaines Compositions par en bas, & faire sortir ce qu’on a dans le corps par la Bouche.

Mais par dessus les maladies réelles, nous sommes sujets à plusieurs autres, qui sont seulement imaginaires, pour lesquelles les Medecins ont inventé des Remedes du même genre: Ces Remedes ont pourtant des Noms, puis que les Maladies en ont bien; & c’est de ces sortes de Maladies que nos Yahoos Femelles sont ordinairement ataquées. Nos Medecins excellent sur tout en pronostics, & il leur arrive rarement de s’y tromper; parce que dans des maladies réelles, & un peu malignes, ils predisent presque toujours que le Malade en mourra, ce qu’il depend toujours d’eux de rendre vrai, au lieu qu’il n’est pas en leur pouvoir de le guerir: Et voila pourquoi on court toujours grand risque entre leurs mains, dès qu’ils ont tant fait que de prononcer la fatale sentence, parce qu’ils n’aiment pas à en avoir le Dementi.

Ils sont aussi d’une utilité infinie à des Maris & à des Femmes, qui ne s’aiment point, à des Fils ainez, à des Ministres d’Etat, & souvent à des Princes.

J’avois déjà eu auparavant quelques Conversations avec mon Maitre sur la Nature du Gouvernement en general, & particuliérement sur celle du nôtre, qui est l’objet de l’Etonnement & de l’Envie de tout l’Univers. Mais venant par hazard de prononcer le mot de Ministre d’Etat; il m’ordonna de lui dire, quel espèce de Yahoo je désignois proprement par ce Terme.

Je lui repondis, que nôtre Reine étant exempte d’Ambition, & n’ayant aucun dessein d’augmenter sa puissance aux Depens de ses Voisins, ou au prejudice de ses propres sujets, étoit si éloignée d’avoir besoin de quelques Ministres corrompus, pour executer ou pour couvrir quelques sinistres Desseins, qu’elle dirigeoit au contraire tous ses Dessens au Bien de son Peuple; & que bien loin de confier entiérement son pouvoir à quelques Favoris, ou à quelques Ministres, elle soumettoit l’Administration de ses Ministres ou de ses Favoris au plus severe Examen de son grand Conseil: Mais j’ajoutai, que sous quelques Regnes precedens, & actuellement dans plusieurs Cours de l’Europe, il y avoit des Princes indolens, & Esclaves de leur plaisir, qui trouvant les rênes du Gouvernement trop pesantes pour leurs mains, les remettoient entre celles d’un Premier Ministre; dont autant que j’ay pu le conclurre, non seulement des Actions de ceux qui ont été honorez de cet Emploi, mais aussi de plusieurs Lettres, Memoires & Ecrits publiez par eux-mêmes, & contre la verité desquels personne ne s’est encore inscrit en faux, voici un fidele portrait.

Un Premier Ministre est un Homme entiérement exempt de Joïe & de Tristesse, d’Amour & de Haine, de Pitié & de Colere: toutes ses passions consistent dans une soif insatiable de Puissance, de Richesses, & d’Honneurs: Il se sert du Talent de la parole comme les autres Hommes, à une petite exception près, c’est qu’il ne parle jamais pour declarer ce qu’il pense: Il ne profére jamais une Verité, que dans l’intention que vous la preniez pour un Mensonge; ni un Mensonge que dans le dessein que vous le preniez pour une Verité: Ceux dont il dit du mal en leur absence, sont sur le point d’être avancez; & dès qu’il commence à vous donner des Loüanges, soit qu’il les adresse directement à vous mêmes, soit qu’il dise du bien de vous aux autres, vous pouvez compter que dès ce moment vous êtes perdu. La marque la moins équivoque qu’on est disgracié, est quand on reçoit de lui une promesse, sur tout si cette promesse est confirmée par serment: Car en ce cas un Homme sage se retire, & renonce a ses Esperances.