Il y a trois Methodes par lesquelles on peut parvenir au poste de Premier Ministre: La premiére, en faisant que de certaines personnes, soit Femme, soit Fille, soit Sœur, ayent une honnête complaisance pour les Desirs du Prince: La seconde, en trahissant ou en tachant de supplanter son predecesseur: & la troisiéme en declamant avec un Zele furieux contre la Corruption de la Cour dans des Assemblées publiques. Mais tout Prince sage doit preferer aux autres ceux en qui il remarque cette derniére Qualité; parce que ces sortes de personnes ont toujours la plus lâche soumission pour la volonté & pour les passions de leur Maitre. Ces Ministres disposant de tous les Emplois, ont une extrême Facilité à gagner la pluralité des suffrages dans un Senat, & conservent leur Autorité par ce moyen; & au pis aller, un Acte d’Amnistie (dont je lui decrivis la nature) les met à couvert de toutes poursuites; apres quoi ils prennent congé du public, chargez des Depouilles de la Nation.
Le Palais d’un Prémier Ministre, est une pepiniére où il s’en forme d’autres: Les Pages, les Laquais, & le Portier, en imitant leur Maitre deviennent des Ministres d’Etat dans leur diférens Départemens, & aprennent à exceller en trois choses; en insolence, dans l’Art de mentir, & dans celui de corrompre ceux dont ils pretendent se servir pour venir à bout de leurs infames pratiques. Plusieurs personnes distinguées font reguliérement la Cour à ces Messieurs, qui quelquefois à force de Dexterité & d’Impudence ont le bonheur de succeder à leur Seigneur.
Un Premier Ministre est ordinairement gouverné par une Vieille Maitresse, ou par un jeune Valet de chambre, & ce sont là les deux Canaux par où passent toutes les graces, & qu’on pouroit apeller proprement les Regens du Royaume en dernier Ressort.
Causant un jour avec mon Maitre sur la Noblesse de mon pays, il me fit un compliment auquel je ne m’atendois pas. Je suis persuadé, me dit-il, que vous êtes issu de quelque Famille noble, puis qu’en Figure, en Couleur, & en Propreté, vous surpassez tous les Yahoos de nôtre Nation, quoi que vous leur cediez en Force & en Agileté, ce que j’attribue à la diference qu’il y a entre vôtre maniére de vivre & celle de ces autres Brutes: mais ce qui augmente encore les prejugez que j’ai en vôtre faveur, c’est que vous êtes doüé non seulement de la Faculté de parler, mais même aussi de quelques principes de Raison. Parmi nous, continuat-il, les Houyhnhnms Blancs, les Alezans, & les Gris de fer, ne sont pas si bien faits que les Bays, que les Gris pomelez, & que les Noirs; ni ne naissent pas avec autant de Talens de l’ame, ni autant de capacité pour les mettre à profit; & voila pourquoi ils sont destinez à servir les autres, sans aspirer jamais à la moindre Autorité, ce qui passeroit chez nous pour quelque chose de monstrueux.
Je lui fis de très humbles Remercimens de la bonne opinion qu’il avoit de moi; mais je l’assurai en même tems, que ma naissance n’étoit rien moins qu’illustre, devant le jour à de bons Bourgeois, qui avoient eu à peine les moyens de me donner une Education passable. Que la Noblesse étoit toute autre chose parmi nous que dans son pays; Que nos jeunes gens de Qualité étoient élevez dans la Paresse & dans le Luxe; qu’aussi tôt qu’ils avoient ateint un certain Age, ils consumoient leur vigueur, & contractoient d’infames maladies, par le commerce de quelques Femmes prostituées; & que quand leurs Biens étoient presque depensez, ils épousoient quelque Femme d’une naissance commune, uniquement pour son Argent, sans avoir jamais pour elle, ni avant ni après le Mariage, le moindre sentiment d’Estime ni d’Amitié. Que de ces Mariages inegaux naissoient des Enfans difformes & mal sains, d’où il arrivoit qu’une pareille Famille n’arrivoit presque jamais à la quatriéme generation, à moins que l’Epouse n’eut soin de choisir parmi ses Voisins ou ses Amis, un pére qui se portat bien, & le tout par interêt pour la santé de ses Enfans. Qu’un corps ruiné, un air maladif, & un visage pâle & defait, étoient les marques ordinaires d’un Homme de la plus haute Distinction; au lieu qu’une santé d’Atlete dans un Homme de qualité, forme la plus fletrissante de toutes les presomptions contre la sagesse de sa Mére.
CHAPITRE VII.
Amour de l’Auteur pour sa Patrie. Observation de son Maitre sur le gouvernement de l’Angleterre, tel qu’il avoit été décrit par l’Auteur, avec quelques comparaisons & parallêles sur le même sujet. Remarques du Houyhnhnm sur la Nature Humaine.
MEs Lecteurs s’étonneront peut-être de ce que j’étois si sincère sur le chapitre des Hommes, & cela en parlant à une Creature, à qui ma Ressemblance aux Yahoos du païs, avoit déjà donné très mauvaise opinion de la Nature Humaine. Mais je leur avoüerai ingenuement que les nombreuses vertus de ces admirables Houyhnhnms, oposées à nos vices sans nombre, m’avoient ouvert les yeux à un point, que je commençai à envisager les Actions & les Passions des Hommes d’une maniére toute nouvelle, & à trouver que l’Honneur de mon Espèce ne meritoit pas le moindre menagement. D’ailleurs, il m’auroit été impossible d’en imposer à une personne d’une aussi merveilleuse penetration que mon Maitre, qui m’ouvroit chaque jour les yeux sur des Fautes que je faisois; Fautes que je n’avois jamais aperçues, & qui parmi nous ne seroient pas même mises dans le Catalogue des Infirmitez Humaines. Ajoutez à cela que l’Exemple de mon Maitre m’avoit inspiré une parfaite Horreur pour tout ce qu’on apelle Fausseté ou Deguisement; & que la Vérité me paroissoit si aimable, que je ne pouvois concevoir comment il étoit possible qu’on lui manquât de Respect ou de Fidelité.
Mais il y avoit, si j’ose le dire, un Motif plus fort encore, qui me portoit à cet Excès de sincerité. A peine avois-je été un An dans Le païs, que je conçus tant d’Amour & tant de Veneration pour les Habitans, que je pris la ferme Resolution de ne plus retourner parmi les Hommes & de passer le reste de mes jours avec ces vertueux Houyhnhnms, dont l’exemple & le commerce avoit déjà produit de si heureux effets sur moi. Mais la Fortune, mon éternelle Ennemie, me ramena malgré moi parmi les Yahoos de mon espece. Cependant, ce m’est à present une espèce de consolation, quand je songe, que dans ce que j’ai dit de mes Compatriotes, j’ai extenué leurs defauts autant que j’osois devant un Auditeur aussi penetrant, & que j’ai donné à chaque Article le Tour le plus favorable dont il étoit susceptible: Car, pour dire le vrai, je crois qu’il n’y a point d’Homme au Monde entiérement exempt de partialité en faveur de sa patrie.
J’ai raporté en substance les diferentes Conversations que j’ay euës avec mon Maitre, pendant la plus grande partie du Tems que j’ay eu l’Honneur de passer à son service; Conversations qui ont été bien plus longues, mais dont je n’ai mis icy qu’un Abregé, de peur d’ennuyer mes Lecteurs.