Ils savaient que, bravant ces illustres périls,
Ils atteindraient les bords où germent les béryls
Et Doboyba qui comble, en ses riches ravines,
Du vaste écroulement des temples en ruines,
La nécropole d'or des princes de Zenu;
Et que, suivant toujours le chemin inconnu
Des Indes, par-delà les îles des Épices
Et la terre où bouillonne au fond des précipices
Sur un lit d'argent fin la Source de Santé,
Ils verraient, se dressant en un ciel enchanté
Jusqu'au zénith brûlé du feu des pierreries,
Resplendir au soleil les vivantes féeries
Des sierras d'émeraude et des pics de saphir
Qui recèlent l'antique et fabuleux Ophir.

Et quand Vasco Nuñez eut payé de sa tête
L'orgueil d'avoir tenté cette grande conquête,
Poursuivant après lui ce mirage éclatant,
Malgré sa mort, la fleur des Cavaliers, portant
Le pennon de Castille écartelé d'Autriche,
Pénétra jusqu'au fond des bois de Côte-Riche
À travers la montagne horrible, ou navigua
Le long des noirs récifs qui cernent Veragua,
Et vers l'Est atteignit, malgré de grands naufrages,
Les bords où l'Orénoque, enflé par les orages,
Inondant de sa vase un immense horizon,
Sous le fiévreux éclat d'un ciel lourd de poison,
Se jette dans la mer par ses cinquante bouches.

Enfin cent compagnons, tous gens de bonnes souches,
S'embarquèrent avec Pascual d'Andagoya
Qui, poussant encor plus sa course, côtoya
Le golfe où l'Océan Pacifique déferle,
Mit le cap vers le Sud, doubla l'île de Perle,
Et cingla devant lui toutes voiles dehors,
Ayant ainsi, parmi les Conquérants d'alors,
L'heur d'avoir le premier fendu les mers nouvelles
Avec les éperons des lourdes caravelles.

Mais quand, dix mois plus tard, malade et déconfit,
Après avoir très loin navigué sans profit
Vers cet El Dorado qui n'était qu'un vain mythe,
Bravé cent fois la mort, dépassé la limite
Du monde, ayant perdu quinze soldats sur vingt,
Dans ses vaisseaux brisés Andagoya revint,
Pedrarias d'Avila se mit fort en colère;
Et ceux qui, sur la foi du récit populaire,
Hidalgos et routiers, s'étaient tous rassemblés
Dans Panama, du coup demeurèrent troublés.

Or les seigneurs, voyant qu'ils ne pouvaient plus guère
Employer leur personne en actions de guerre,
Partaient pour Mexico; mais ceux qui, n'ayant rien,
Étaient venus tenter aux plages de Darien,
Désireux de tromper la misère importune,
Ce que vaut un grand coeur à vaincre la fortune,
S'entretenant à jeun des rêves les plus beaux,
Restaient, l'épée oisive et la cape en lambeaux,
Quoique tous bon marins ou vieux batteurs d'estrade,
À regarder le flot moutonner dans la rade,
En attendant qu'un chef hardi les commandât.

II

Deux ans étaient passés, lorsqu'un obscur soldat
Qui fut depuis titré Marquis pour sa conquête,
François Pizarre, osa présenter la requête
D'armer un galion pour courir par-delà
Puerto Pinas. Alors Pedrarias d'Avila
Lui fit représenter qu'en cette conjoncture
Il n'était pas prudent de tenter l'aventure
Et ses dangers sans nombre et sans profit; d'ailleurs,
Qu'il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs
De tous ses gens de guerre, en entreprises folles,
Prodiguassent le sang des veines espagnoles,
Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers,
N'avait pu triompher des bois de mangliers
Qui croisent sur ces bords leurs noeuds inextricables;
Que, la tempête ayant rompu vergues et câbles
À leurs vaisseaux en vain si loin aventurés,
Ils étaient revenus mourants, désemparés,
Et trop heureux encor d'avoir sauvé la vie.

Mais ce conseil ne fit qu'échauffer son envie.
Si bien qu'avec Diego d'Almagro, par contrats,
Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras,
Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes,
En l'an mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes,
Pizarre le premier, par un brumeux matin
De novembre, montant un mauvais brigantin,
Prit la mer, et lâchant au vent toute sa toile,
Se fia bravement en son heureuse étoile.

Mais tout sembla d'abord démentir son espoir.
Le vent devint bourrasque, et jusqu'au ciel très noir
La mer terrible, enflant ses houles couleur d'encre,
Défonça les sabords, rompit les mâts et l'ancre,
Et fit la triste nef plus rase qu'un radeau.
Enfin après dix jours d'angoisse, manquant d'eau
Et de vivres, sa troupe étant d'ailleurs fort lasse,
Pizarre débarqua sur une côte basse.

Au bord, les mangliers formaient un long treillis;
Plus haut, impénétrable et splendide fouillis
De lianes en fleur et de vignes grimpantes,
La berge s'élevait par d'insensibles pentes
Vers la ligne lointaine et sombre des forêts.