Les montagnes, dressant les neiges de leur crête,
Coupaient le ciel foncé d'une brillante arête
D'où s'élançaient tout droits au haut de l'éther bleu
Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu:
Le mont Chimborazo dont la sommité ronde,
Dôme prodigieux sous qui la foudre gronde,
Dépasse, gigantesque et formidable aussi,
Le cône incandescent du vieux Cotopaxi.
Attentif aux gabiers en vigie à la hune,
Dans le pressentiment de sa haute fortune,
Pizarre, sur le pont avec les Conquérants,
Jetait sur ces splendeurs des yeux indifférents,
Quand, soudain, au détour du dernier promontoire,
L'équipage, poussant un long cri de victoire,
Dans le repli du golfe où tremblent les reflets
Des temples couverts d'or et des riches palais,
Avec ses quais noircis d'une innombrable foule,
Entre l'azur du ciel et celui de la houle,
Au bord de l'Océan vit émerger Tumbez.
Alors, se recordant ses compagnons tombés
À ses côtés, ou morts de soif et de famine,
Et voyant que le peu qui restait avait mine
De gens plus disposés à se ravitailler
Qu'à reprendre leur course, errer et batailler,
Pizarre comprit bien que ce serait démence
Que de s'aventurer dans cet empire immense;
Et jugeant sagement qu'en ce dernier effort
Il fallait à tout prix qu'il restât le plus fort,
Il prit langue parmi ces nations étranges,
Rassembla beaucoup d'or par dons et par échanges,
Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin
Plein des fruits de la terre et lourd de son butin,
Il mouilla dans le port après trois ans de courses.
Là, se trouvant à bout d'hommes et de ressources,
Bien que fort malhabile aux manières des cours,
Il résolut d'user d'un suprême recours
Avant que de tenter sa dernière campagne,
Et de Nombre de Dios s'embarqua pour l'Espagne.
III
Or, lorsqu'il toucha terre au port de San-Lucar,
Il retrouva l'Espagne en allégresse, car
L'Impératrice-Reine, en un jour très prospère,
Comblant les voeux du prince et les désirs du père,
Avait heureusement mis au monde l'Infant
Don Philippe—que Dieu conserve triomphant!
Et l'Empereur joyeux le fêtait dans Tolède.
Là, Pizarre, accouru pour implorer son aide,
Conta ses longs travaux et, ployant le genou,
Lui fit en bon sujet hommage du Pérou.
Puis ayant présenté, non sans quelque vergogne
D'offrir si peu, de l'or, des laines de vigogne
Et deux lamas vivants avec un alpaca,
Il exposa ses droits. Don Carlos remarqua
Ces moutons singuliers et de nouvelle espèce
Dont la taille était haute et la toison épaisse;
Même, il daigna peser entre ses doigts royaux,
Fort gracieusement, la lourdeur des joyaux;
Mais quand il dut traiter l'objet de la demande,
Il répondit avec sa rudesse flamande:
Qu'il trouvait, à son gré, que le vaillant Marquis
Don Hernando Cortès avait assez conquis
En subjuguant le vaste empire des Aztèques;
Et que lui-même ainsi que les saints Archevêques
Et le Conseil étaient fermement résolus
À ne rien entreprendre et ne protéger plus,
Dans ses possessions des mers occidentales,
Ceux qui s'entêteraient à ces courses fatales
Où s'abîma jadis Diego de Nicuessa.
Mais, à ce dernier mot, Pizarre se dressa
Et lui dit: Que c'était chose qui scandalise
Que d'ainsi rejeter du giron de l'Église,
Pour quelques onces d'or, autant d'infortunés,
Qui, dans l'idolâtrie et l'ignorance nés,
Ne demandaient, voués au céleste anathème,
Qu'à laver leurs péchés dans l'eau du saint baptême.
Ensuite il lui peignit en termes éloquents
La Cordillère énorme avec ses vieux volcans
D'où le feu souverain, qui fait trembler la terre
Et fondre le métal au creuset du cratère,
Précipite le flux brûlant des laves d'or
Que garde l'oiseau Rock qu'ils ont nommé condor.
Il lui dit la nature enrichissant la fable;
D'innombrables torrents qui roulent dans leur sable
Des pierres d'émeraude en guise de galets;
La chicha fermentant aux celliers des palais
Dans des vases d'or pur pareils aux vastes jarres
Où l'on conserve l'huile au fond des Alpujarres;
Les temples du Soleil couvrant tout le pays,
Revêtus d'or, bordés de leurs champs de maïs
Dont les épis sont d'or aussi bien que la tige
Et que broutent, miracle à donner le vertige
Et fait pour rendre même un Empereur pensif,
Des moutons d'or avec leurs bergers d'or massif.
Ce discours étonna Don Carlos, et l'Altesse,
Daignant enfin peser avec la petitesse
Des secours implorés l'honneur du résultat,
Voulut que sans tarder Don François répétât,
Par-devant Nosseigneurs du Grand Conseil, ses offres
De dilater l'Église et de remplir les coffres.
Après quoi, lui passant l'habit de chevalier
De Saint-Jacques, il lui mit au cou son bon collier.
Et Pizarre jura sur les saintes reliques
Qu'il resterait fidèle aux rois Très-Catholiques,
Et qu'il demeurerait le plus ferme soutien
De l'Église Romaine et du beau nom chrétien.
Puis l'Empereur dicta les augustes cédules
Qui faisaient assavoir, même aux plus incrédules,
Que, sauf les droits anciens des hoirs de l'Amiral,
Don François Pizarro, lieutenant général
De Son Altesse, était sans conteste et sans terme
Seigneur de tous pays, îles et terre ferme,
Qu'il avait découverts ou qu'il découvrirait.
La minute étant lue et quand l'acte fut prêt
À recevoir les seings au bas des protocoles,
Pizarre, ayant jadis peu hanté les écoles,
Car en Estremadure il gardait les pourceaux,
Sur le vélin royal d'où pendaient les grands sceaux
Fit sa croix, déclarant ne savoir pas écrire,
Mais d'un ton si hautain que nul ne put en rire.
Enfin, sur un carreau brodé, le bâton d'or
Qui distingue l'Alcade et l'Alguazil Mayor
Lui fut remis par Juan de Fonseca. La chose
Ainsi dûment réglée et sa patente close,
L'Adelantade, avant de reprendre la mer,
Et bien qu'il n'en gardât qu'un souvenir amer,
Visita ses parents dans Truxillo, leur ville,
Puis, joyeux, s'embarqua du havre de Séville
Avec les trois vaisseaux qu'il avait nolisés.
Il reconnut Gomère, et les vents alizés,
Gonflant d'un souffle frais leur voilure plus ronde,
Entraînèrent ses nefs sur la route du monde
Qui fit l'Espagne grande et Colomb immortel.
IV
Or donc, un mois plus tard, au pied du maître-autel,
Dans Panama, le jour du noble Évangéliste
Saint Jean, fray Juan Vargas lut au prône la liste
De tous ceux qui montaient la nouvelle Armada
Sous Don François Pizarre, et les recommanda.
Puis, les deux chefs ayant entre eux rompu l'hostie,
Voici de quelle sorte on fit la départie.
Lorsque l'Adelantade eut de tous pris congé,
Ce jour même, après vêpre, en tête de clergé,
L'Évêque ayant béni l'armée avec la flotte,
Don Bartolomé Ruiz, comme royal pilote,
En pompeux apparat, tout vêtu de brocart,
Le porte-voix au poing, montrant au banc de quart,
Commanda de rentrer l'ancre en la capitane
Et de mettre la barre au vent de tramontane.
Alors, parmi les pleurs, les cris et les adieux,
Les soldats inquiets et les marins joyeux,
Debout sur les haubans ou montés sur les vergues
D'où flottait un pavois de drapeaux et d'exergues,
Quand le coup de canon de partance roula,
Entonnèrent en choeur l'Ave maris stella;
Et les vaisseaux, penchant leurs mâts aux mille flammes,
Plongèrent à la fois dans l'écume des lames.
La mer étant fort belle et le nord des plus frais,
Leur voyage fut prompt, et sans souffrir d'arrêts
Ou pour cause d'aiguade ou pour raison d'escale,
Courant allégrement par la mer tropicale,
Pizarre saluait avec un mâle orgueil,
Comme d'anciens amis, chaque anse et chaque écueil.
Bientôt il vit, vainqueur des courants et des calmes,
Monter à l'horizon les verts bouquets de palmes
Qui signalent de loin le golfe, et débarquant,
Aux portes de Tumbez il vint planter son camp.
Là, s'abouchant avec les Caciques des villes,
Il apprit que l'horreur des discordes civiles
Avait ensanglanté l'Empire du Soleil;
Que l'orgueilleux bâtard Atahuallpa, pareil
À la foudre, rasant villes et territoires,
Avait conquis, après de rapides victoires,
Cuzco, nombril du monde, où les Rois, ses aïeux,
Dieux eux-mêmes, siégeaient parmi les anciens Dieux,
Et qu'il avait courbé sous le joug de l'épée
La terre de Manco sur son frère usurpée.