Aussitôt, s'éloignant de la côte à grands pas,
À travers le désert sablonneux des pampas,
Tout joyeux de mener au but ses vieilles bandes,
Pizarre commença d'escalader les Andes.
De plateaux en plateaux, de talus en talus,
De l'aube au soir allant jusqu'à n'en pouvoir plus,
Ils montaient, assaillis de funèbres présages.
Rien n'animait l'ennui des mornes paysages.
Seul, parfois, ils voyaient miroiter au lointain
Dans sa vasque de pierre un lac couleur d'étain.
Sous un ciel tour à tour glacial et torride,
Harassés et tirant leurs chevaux par la bride,
Ils plongeaient aux ravins ou grimpaient aux sommets;
La montagne semblait prolonger à jamais,
Comme pour épuiser leur marche errante et lasse,
Ses gorges de granit et ses crêtes de glace.
Une étrange terreur planait sur la sierra
Et plus d'un vieux routier dont le coeur se serra
Pour la première fois y connut l'épouvante.
La terre sous leurs pas, convulsive et mouvante,
Avec un sourd fracas se fendait, et le vent,
Au milieu des éclats de foudre, soulevant
Des tourmentes de neige et des trombes de grêles,
Se lamentait avec des voix surnaturelles.
Et roidis, aveuglés, éperdus, les soldats,
Cramponnés aux rebords à pic des quebradas,
Sentaient sous leurs pieds lourds fuir le chemin qui glisse.
Sur leurs fronts la montagne était abrupte et lisse,
Et plus bas, ils voyaient dans leurs lits trop étroits,
Rebondissant le long des bruyantes parois,
Aux pointes des rochers qu'un rouge éclair allume,
Se briser les torrents en poussière d'écume.
Le vertige, plus haut, les gagna. Les poumons
Saignaient en aspirant l'air trop subtil des monts,
Et le froid de la nuit gelait la triste troupe.
Tandis que les chevaux, tournant en rond leur croupe,
L'un sur l'autre appuyés, broutaient un chaume ras,
Les soldats, violant les tombeaux Aymaras,
En arrachaient les morts cousus dans leurs suaires
Et faisaient des grands feux avec ces ossuaires.
Pizarre seul n'était pas même fatigué.
Après avoir passé vingt rivières à gué,
Traversé des pays sans hameaux ni peuplade,
Souffert le froid, la faim, et tenté l'escalade
Des monts les plus affreux que l'homme ait mesurés,
D'un regard, d'une voix et d'un geste assurés,
Au coeur des moins hardis il soufflait son courage;
Car il voyait, terrible et somptueux mirage,
Au feu de son désir briller Caxamarca.
Enfin, cinq mois après le jour qu'il débarqua,
Les pics de la sierra lui tenant lieu de phare,
Il entra, les clairons sonnant tous leur fanfare,
À grand bruit de tambours et la bannière au vent,
Sur les derniers plateaux, et poussant en avant,
Sans laisser aux soldats le temps de prendre haleine,
En hâte, il dévala le chemin de la plaine.
V
Au nombre de cent six marchaient les gens de pied.
L'histoire a dédaigné ces braves, mais il sied
De nommer par leur nom, qu'il soit noble ou vulgaire,
Tous ceux qui furent chefs en cette illustre guerre
Et de dire la race et le poil des chevaux,
Ne pouvant, au récit de leurs communs travaux,
Ranger en même lieu que des bêtes de somme
Ces vaillants serviteurs de tout bon gentilhomme.
Voici. Soixante et deux cavaliers hidalgos
Chevauchent, par le sang et la bravoure égaux,
Autour des plis d'azur de la royale enseigne
Où près du château d'or le pal de gueules saigne
Et que brandit, suivant le chroniqueur Xerez,
Le fougueux Gabriel de Rojas, l'alferez,
Dont le pourpoint de cuir brodé de cannetilles
Est gaufré du royal écu des deux Castilles,
Et qui porte à sa toque en velours d'Aragon
Un saint Michel d'argent terrassant le dragon.
Sa main ferme retient ce fameux cheval pie
Qui s'illustra depuis sous Carbajal l'Impie;
Cet andalou de race arabe, et mal dompté,
Qui mâche en se cabrant son mors ensanglanté
Et de son dur sabot fait jaillir l'étincelle,
Peut dépasser, ayant son cavalier en selle,
Le trait le plus vibrant que saurait décocher
Du nerf le mieux tendu le plus vaillant archer.
À l'entour de l'enseigne en bon ordre se groupe,
Poudroyant au soleil, tout le gros de la troupe:
C'est Juan de la Torre; Christobal Peralta,
Dont la devise est fière: Ad summum per alta;
Le borgne Domingo de Serra-Luce; Alonze
De Molina, très brun sous son casque de bronze;
Et François de Cuellar, gentilhomme andalous,
Qui chassait les Indiens comme on force des loups;
Et Mena qui, parmi les seigneurs de Valence,
Était en haut renom pour manier la lance.
Ils s'alignent, réglant le pas de leurs chevaux
D'après le train suivi par leurs deux chefs rivaux,
Del Barco qui, fameux chercheur de terres neuves,
Avec Orellana descendit les grands fleuves,
Et Juan de Salcedo qui, fils d'un noble sang,
Quoique sans barbe encor, galope au premier rang.
Derrière, tous marris de marcher sur leurs pieds,
Viennent les démontés et les estropiés.
Juan Forès pique en vain d'un carreau d'arbalète
Un vieux rouan fourbu qui bronche et qui halète;
Ribera l'accompagne, et laisse à l'abandon
Errer distraitement la bride et le bridon
Au col de son bai brun qui boite d'un air morne,
S'étant, faute de fers, usé toute la corne.
Avec ces pauvres gens marche don Pèdre Alcon,
Lequel en son écu porte d'or au faucon
De sable, grilleté, chaperonné de gueules;
Ce vieux seigneur jadis avait tourné les meules
Dans Grenade, du temps qu'il était prisonnier
Des mécréants. Ce fut un bon pertuisanier.
Sous cette brave escorte, au trot de leurs deux mules
Fort pacifiquement s'en vont les deux émules:
Requelme, le premier, comme tout bon Contador,
Reste silencieux, car le silence est d'or;
Quant au licencié Gil Tellez, le Notaire,
Il dresse en son esprit le futur inventaire,
Tout prêt à prélever, au taux juste et légal,
La part des Cavaliers, après le Quint Royal.