Aussitôt que je le pourrai, j’irai voir D. Crisóstomo et je le supplierai de me prendre comme gardeur de vaches ou de carabaos, je suis assez grand pour cela. Crispin pourra continuer à apprendre chez le vieux Tasio, qui ne frappe pas et est très bon, meilleur que ne le croit le curé. Qu’avons-nous à craindre du Père? Peut-il nous faire plus pauvres que nous ne le sommes? Crois-moi, mère, le vieux est un brave homme; je l’ai vu souvent à l’église quand il n’y avait personne; il s’agenouillait et priait. Crois-moi! Que perdrai-je à n’être pas sacristain? On gagne peu et, encore, tout ce que l’on gagne sert à payer des amendes! Tous en sont là. Je serai berger, et en soignant bien les animaux qu’il m’aura confiés, je me ferai aimer de mon maître; peut-être qu’il nous laissera traire une vache pour prendre le lait; Crispin aime beaucoup le lait. Qui sait! peut-être nous fera-t-il cadeau d’une petite génisse s’il voit que je me comporte bien; nous la soignerons et l’engraisserons comme notre poule. Dans le bois je cueillerai des fruits et je les vendrai au pueblo avec les légumes de notre potager, et ainsi nous aurons de l’argent. Puis je disposerai des lacets et des pièges pour prendre des oiseaux et des chats sauvages, je pêcherai dans la rivière et, quand je serai plus grand, j’irai à la chasse. Je pourrai aussi couper du bois pour le vendre ou le donner au maître des vaches, et ainsi il sera content de nous. Quand je pourrai labourer, je lui demanderai de me confier un bout de terrain pour semer de la canne à sucre ou du maïs et tu n’auras plus besoin de coudre jusqu’à minuit. Nous aurons des habits neufs à chaque fête, nous mangerons de la viande et de grands poissons. Et cependant je vivrai libre, nous nous verrons tous les jours et prendrons ensemble nos repas. Et puisque le vieux Tasio dit que Crispin a beaucoup de facilité, nous l’enverrons étudier à Manille et je travaillerai pour lui. N’est-ce pas, ma mère? Il sera docteur. Qu’en dis-tu?

—Qu’en puis-je dire sinon que tu as raison! répondit Sisa en embrassant son fils.

Elle remarqua que, dans ses projets d’avenir, l’enfant ne tenait pas compte de son père et pleura silencieusement.

Basilio, poursuivant ses projets, parlait avec cette confiance propre à la jeunesse qui ne voit rien de plus que ce qu’elle veut voir. Sisa disait oui à tout, tout lui paraissait bien. Le sommeil cependant redescendait de nouveau peu à peu sur les paupières fatiguées de l’enfant et, cette fois, le Ole-Luköie dont nous parle Andersen déploya au dessus de sa tête son beau parasol orné d’allègres peintures.

Il se voyait pasteur avec son petit frère; ils cueillaient dans le bois des goyaves, des alpay[3] et d’autres fruits encore; ils allaient de branche en branche, légers comme des papillons, ils entraient dans les cavernes et en admiraient les parois brillantes; ils se baignaient dans les sources et le sable était comme de la poudre d’or, les pierres comme les brillants de la couronne de la Vierge. Les petits poissons les saluaient et leur souriaient; les plantes inclinaient vers eux leurs branches chargées de monnaies et de fruits. Ensuite, il vit une cloche pendue à un arbre, avec une longue corde pour la mettre en branle; à la corde une vache était attachée, entre ses cornes était un nid d’oiseaux, et Crispin était dans la cloche qui se mit à sonner...

Mais la mère, qui n’était plus à l’âge des insouciants sommeils et n’avait pas couru pendant une heure, ne dormait pas.


[1] Petite lampe d’argile.—N. des T.

[2] Songe ou réalité, nous ne savons pas que ceci soit arrivé à aucun franciscain; du Père augustin Piernavieja, on raconte quelque chose de semblable.—N. de l’Éd. esp.

[3] Nephelium glabrum, Noronh.—N. des T.