Je dus donc renoncer à un système qui, après beaucoup de travail, commençait à porter ses fruits. Désespéré, je rapportai le lendemain à l’école les verges et les fouets, je repris ma tâche barbare. La joie disparut, la tristesse revint sur les visages de ces pauvres enfants qui, déjà, commençaient à m’aimer; c’étaient les seules personnes que j’eusse fréquentées, mes seuls amis. Bien que je m’efforçasse d’économiser les punitions et de les infliger avec toute la douceur possible, les pauvrets ne s’en sentaient pas moins vivement blessés, humiliés, ils pleuraient avec amertume. J’en avais le cœur déchiré mais, bien qu’irrité intérieurement contre leurs stupides familles, je ne pouvais cependant me venger sur ces innocentes victimes des préventions de leurs parents. Leurs larmes me brûlaient; le cœur se gonflait dans ma poitrine et, ce jour-là, je quittai la classe avant l’heure et partis pleurer chez moi dans la solitude... Ma sensibilité vous étonne peut-être, mais si vous aviez été à ma place vous eussiez fait comme moi. Le vieux D. Anastasio me disait: «Les parents demandent des corrections? Pourquoi ne les corrigez-vous pas eux-mêmes?» A la fin, le chagrin me rendit malade.
Ibarra écoutait pensif.
—A peine rétabli, je revins à l’école; le nombre de mes élèves était réduit au cinquième. Les meilleurs avaient déserté lorsqu’on avait rétabli l’ancien système et, parmi ceux qui restaient, quelques-uns ne venaient en classe que pour fuir les travaux domestiques. Aucun ne manifesta de joie en me revoyant, aucun ne me félicita de ma guérison; ma santé leur importait peu; ils auraient préféré même que je restasse malade, car mon substitut, s’il frappait plus que moi, s’absentait la plupart du temps.
Mes autres élèves, ceux que leurs parents continuaient à envoyer à l’école, allaient se promener aux champs. On m’accusait de les avoir gâtés et tous les jours c’étaient de nouvelles récriminations. Un seul, le fils d’une paysanne, était venu me voir pendant ma maladie; il s’est fait sacristain et le sacristain principal dit que les serviteurs de l’église ne doivent pas fréquenter l’école: ce serait déchoir.
—Et vous vous êtes résigné à votre nouvelle situation? demanda Ibarra.
—Pouvais-je faire autrement, répondit l’instituteur. D’ailleurs, pendant ma maladie, divers événements s’étaient produits, nous avions changé de curé. Je conçus un nouvel espoir et tentai une autre expérience, pour que les enfants ne perdissent pas tout à fait leur temps et tirassent le plus grand profit possible des corrections.
Puisque maintenant ils ne pouvaient m’aimer, je voulais que leur ayant appris quelque chose d’utile, ils conservassent au moins de moi un souvenir qui ne fût pas uniquement amer. Vous savez que, dans la plus grande partie des écoles, les livres sont en castillan, à l’exception du catéchisme tagal qui varie selon la corporation religieuse à laquelle appartient le curé. Ces livres ne sont que des recueils de neuvaines et de rosaires avec le catéchisme du P. Astete; ils sont aussi édifiants que les ouvrages des hérétiques. Comme il m’était impossible de leur apprendre le castillan ni de traduire tant d’écrits divers, je m’efforçai de les remplacer peu à peu par de courts passages, extraits d’œuvres tagales utiles telles que le traité de politesse de Hortensio et Feliza, quelques petits manuels d’agriculture, etc., etc. Parfois, je traduisais moi-même des opuscules comme l’Histoire des Philippines du P. Barranera et les leur dictais ensuite pour qu’ils les réunissent en cahiers, les augmentant parfois de leurs propres observations. Comme je n’avais pas de cartes pour leur apprendre la géographie, je copiai celle de la province que j’avais vue au chef-lieu et, avec cette reproduction et les carreaux du sol, je leur donnai quelques idées sur le pays. Cette fois, ce furent les femmes qui s’ameutèrent; les hommes se contentaient de sourire ne voyant là qu’une de mes folies. Le nouveau curé me fit appeler et si, à vrai dire, il ne me reprocha rien, il me déclara cependant que je devais en premier lieu m’occuper de l’enseignement de la religion et que, avant d’apprendre toutes ces choses, les enfants devaient prouver par un examen qu’ils savaient bien et par cœur les Mystères, le Rosaire et le Catéchisme de la Doctrine Chrétienne.
Et depuis lors je travaille de mon mieux à convertir ces pauvres petits en perroquets qui apprennent et récitent tant de choses auxquelles ils ne comprennent pas un seul mot. Beaucoup savent déjà les Mystères et le Rosaire, mais je crains que mes efforts ne se brisent contre le P. Astete, car ils ne distinguent pas encore bien les demandes des réponses ni ce que ces deux choses peuvent signifier. Et nous mourrons ainsi, et ainsi feront à leur tour ceux qui doivent naître, et en Europe on parlera de progrès!
—Ne soyons pas si pessimistes! répondit Ibarra. Le lieutenant principal m’a envoyé une invitation pour assister à une assemblée au tribunal... Qui sait si là vous n’aurez pas une réponse à vos questions?
L’instituteur secoua la tête en signe de doute.