La messe commença. Ceux qui étaient assis se levèrent, ceux qui dormaient se réveillèrent au bruit de la sonnette et de l’éclatante voix des chantres. Le P. Salvi, en dépit de sa gravité, paraissait très satisfait, car ce n’étaient rien moins que deux Augustins qui lui servaient de diacre et de sous-diacre.

Chacun à leur tour, ils chantaient d’une voix plus ou moins nasale, avec une prononciation plus ou moins claire, sauf l’officiant dont l’organe était tremblant, assez souvent faux même, au grand étonnement de ceux qui le connaissaient. Il se mouvait cependant avec précision et élégance, disait le Dominus vobiscum avec onction, inclinant un peu la tête de côté et regardant la voûte. En voyant de quel air il recevait la fumée de l’encens, on aurait dit que Galien avait raison d’admettre que la fumée passait des fosses nasales dans le crâne par le crible des ethmoïdes. Il se redressait, rejetait la tête en arrière et s’avançait ensuite vers le centre du maître-autel, avec une telle emphase, une telle gravité, que Capitan Tiago le trouva plus majestueux encore que le comédien chinois qu’il avait vu la veille, revêtu d’habits impériaux, barbouillé, l’épée ornée d’un flot de rubans, orné d’une barbe en crins de cheval et de babouches à hautes semelles.

—Indubitablement, pensait-il, un seul de nos curés a plus de majesté que tous les empereurs.

Enfin, le moment tant espéré arriva: on allait entendre le P. Dámaso. Les trois prêtres s’assirent dans leurs fauteuils et prirent une attitude édifiante, pour parler le langage de l’honorable correspondant; l’Alcalde et les autres gens à verge et à bâton les imitèrent, la musique cessa.

Ce subit passage du bruit au silence réveilla la vieille sœur Puté qui ronflait déjà, grâce à la musique. Comme Sigismond ou comme le cuisinier du conte de Dornröschen, la première chose qu’elle fit en se réveillant fut de donner une tape sur la tête de sa petite-fille qui, elle aussi, s’était endormie. L’enfant commença à pleurer, mais de suite elle s’arrêta, distraite, en regardant une femme qui se donnait des coups sur la poitrine avec une conviction enthousiaste.

Tous s’efforçaient de se placer le plus commodément possible; ceux qui n’avaient pas de banc s’accroupirent, les femmes à même le sol ou sur leurs propres jambes, à la façon des tailleurs.

Le P. Dámaso traversa la multitude, précédé de deux sacristains et suivi d’un autre moine qui portait un grand cahier. Il disparut dans l’escalier en colimaçon, mais promptement on revit sa grosse tête, puis son buste herculéen. Tout en toussottant, il promena de tous côtés un regard assuré; il vit Ibarra, et d’un clignement d’œil particulier l’assura qu’il ne l’oublierait pas dans ses prières, puis il lança un regard de satisfaction au P. Salvi, un autre de dédain au P. Manuel Martin, le prédicateur de la veille, et cette revue terminée, se retourna en disant à son compagnon dissimulé à ses pieds:

«Attention, frère!» Celui-ci ouvrit le cahier.

Mais le sermon mérite un chapitre à part. Un jeune homme, qui apprenait alors la tachygraphie et avait la passion des grands orateurs, l’a sténographié; grâce à lui, nous pouvons produire ici un échantillon de l’éloquence sacrée dans ces régions.