—Avant de mourir il parla en latin sans savoir le latin! Soyez anéantis, pécheurs! Vous, malgré que vous l’ayez étudié, que l’on vous ait donné des coups pour vous le faire apprendre, vous ne parlez pas le latin, vous mourrez sans le parler! Parler latin est une grâce de Dieu, c’est pour cela que l’Église parle latin! Moi aussi je parle latin! Comment? Dieu allait dénier cette consolation à son cher Diego? Il pouvait mourir, il pouvait le laisser mourir sans qu’il ait parlé latin? Impossible! Dieu n’aurait pas été juste, il n’aurait pas été Dieu! Diego parla donc latin, les auteurs de l’époque nous en apportent le témoignage!—Et il termina son exorde par le morceau qui lui avait coûté le plus de travail et qu’il avait plagié d’un grand écrivain, Sinibaldo de Mas.

—Je te salue donc, illustre Diego, honneur de notre corporation! Tu fus l’exemple de toutes les vertus, modeste avec honneur, humble avec noblesse, soumis avec orgueil, sobre avec ambition, ennemi avec loyauté, compatissant avec pardon, religieux avec scrupule, croyant avec dévotion, crédule avec candeur, chaste avec amour, silencieux avec secret, souffrant avec patience, vaillant avec crainte, continent avec volupté, hardi avec résolution, obéissant avec sujétion, honteux avec conscience du point d’honneur, soigneux de tes intérêts avec détachement, adroit avec capacité, cérémonieux avec urbanité, astucieux avec sagacité, miséricordieux avec piété, prudent avec honte, vindicatif avec courage, pauvre par amour du travail avec résignation, prodigue avec économie, actif avec négligence, économe avec libéralité, simple avec pénétration, réformateur avec suite, indifférent avec désir d’apprendre: Dieu te créa pour goûter les délices de l’amour platonique...! Aide-moi à chanter tes grandeurs et ton nom plus haut que les étoiles et plus pur que le soleil même qui tourne à tes pieds! Aidez-moi, vous, demandez à Dieu l’inspiration suffisante en récitant l’Ave Maria!

Tous s’agenouillèrent, un murmure s’éleva comme le bourdonnement de mille moucherons. L’Alcalde plia laborieusement un genou en remuant la tête avec ennui; l’alférez était pâle et contrit:

—Au diable le curé! murmura un des deux jeunes gens qui venaient de Manille.

—Silence! répondit l’autre, sa femme nous écoute...

Pendant ce temps, au lieu de réciter l’Ave Maria, le P. Dámaso, après avoir réprimandé son Esprit Saint qui avait sauté trois des meilleurs paragraphes, prenait deux meringues et un verre de Malaga, certain de trouver dans cette légère collation plus d’inspiration que dans tous les Esprits Saints possibles, qu’ils soient en bois, sous forme de colombe, au dessus de sa tête, ou de chair et d’os, sous la forme d’un moine distrait, à ses pieds. Il allait commencer le sermon tagal.

La vieille dévote donna une autre bourrade à sa petite fille qui se réveilla de mauvaise humeur et demanda:

—Est-ce déjà le moment de pleurer?

—Pas encore; mais ne t’endors pas, petite damnée, répondit la bonne grand’mère.

Sur cette deuxième partie du sermon, en langue tagale, nous n’avons que des aperçus. Le P. Dámaso improvisait, non pas qu’il sût mieux le tagal que le castillan, mais, tenant les Philippins de la province pour fort ignorants en rhétorique, il ne craignait pas de dire des sottises devant eux. Avec les Espagnols, c’était autre chose: il avait entendu parler des règles de l’éloquence et peut-être, parmi ses auditeurs, pouvait-il s’en trouver, comme l’Alcalde principal, par exemple, qui eussent fait leurs classes: aussi écrivait-il ses sermons, les corrigeant, les limant, puis les apprenant de mémoire et s’essayant à les répéter deux ou trois jours avant de monter en chaire.