Le señor Juan ne pouvait moins faire que d’admirer l’homme qui se louait avec tant de complaisance. Les curieux faisaient des commentaires et ne ménageaient pas leurs compliments au constructeur.

—Qui vous a appris la mécanique? lui demanda le señor Juan.

—Mon père, mon défunt père! répondit-il avec son sourire particulier.

—Et à votre père?

—D. Saturnino, l’aïeul de D. Crisóstomo.

—Ne savez-vous pas que D. Saturnino...

—Oh! je sais beaucoup de choses! Non seulement il frappait ses ouvriers et les exposait au soleil; mais il savait aussi réveiller les endormis et faire dormir les éveillés. Vous verrez par la suite ce que mon père m’a enseigné, vous verrez!

Et l’homme jaune souriait toujours, de son étrange sourire.

Sur une table couverte d’un tapis de Perse étaient placés le cylindre de plomb et les objets qui devaient être conservés dans cette sorte de tombe; une boîte de cristal à parois épaisses devait renfermer cette momie d’une époque et garder pour l’avenir les souvenirs d’un temps passé. Le philosophe Tasio, qui promenait par là ses réflexions, murmurait:

—Peut-être quelque jour, quand l’œuvre qui va naître aujourd’hui, vieillie après tant de vicissitudes, tombera minée, soit par les secousses de la nature, soit par la main de l’homme, sur ces ruines croîtront le lierre et la mousse; puis, quand le temps aura détruit la mousse, le lierre et les ruines, et dispersé leur poussière au vent, biffant des pages de l’Histoire le souvenir de l’œuvre et de ses constructeurs, depuis longtemps déjà effacé de la mémoire des hommes, peut-être, quand les habitants et le sol de ce pays auront disparu, recouverts par de nouvelles couches géologiques, le pic de quelque mineur, heurtant le granit d’où jaillit l’étincelle, fera-t-il sortir de la roche des mystères et des énigmes? Peut-être les savants de la nation qui peuplera alors ces régions, travailleront-ils, comme travaillent aujourd’hui les égyptologues, à pénétrer les secrets des débris d’une grandiose civilisation disparue, qui se croyait éternelle et ne prévoyait pas que jamais une si longue et si profonde nuit pût descendre sur elle? Peut-être alors quelque savant professeur dira-t-il à ses élèves de cinq à sept ans, dans un langage commun à tous les hommes de ce temps-là: «Examinez, messieurs, et étudiez avec soin les objets trouvés dans le sous-sol de notre terrain! nous avons déchiffré quelques signes et traduit quelques mots, et nous pouvons sans crainte présumer que ces objets appartiennent à l’âge barbare de l’humanité, à l’ère obscure que nous sommes convenus d’appeler fabuleuse. En effet, messieurs, pour que vous puissiez vous former une idée approximative de l’état arriéré de nos ancêtres, il me suffira de vous dire que ceux qui vivaient ici, non seulement reconnaissaient encore des rois, mais que pour résoudre toutes les questions de leur gouvernement intérieur ils devaient courir à l’autre extrémité du monde; figurez-vous un corps qui, pour se mouvoir, devrait consulter sa tête située dans une autre partie du globe, peut-être dans une région aujourd’hui recouverte par les vagues. Pour invraisemblable que cela vous paraisse, il ne laissait pas, si nous considérons leurs conditions d’existence, d’en être ainsi pour ces êtres que j’ose à peine appeler humains! En ces temps primitifs, ils étaient encore (ou du moins croyaient être) en relations directes avec leur Créateur, car ils avaient des ministres de celui-ci, êtres différents des autres et toujours dénommés des mystérieux caractères T. R. P. Fr., sur l’interprétation desquels nos savants ne sont pas d’accord. Suivant le professeur de langue que nous avons, et qui ne parle guère plus d’une centaine des défectueux idiomes du passé, T. R. P. signifierait Très Riche Propriétaire, car ces ministres étaient des espèces de demi-dieux, très vertueux, très éloquents, très illustres, et qui, malgré leur énorme pouvoir et leur grand prestige, ne commettaient jamais la moindre faute, ce qui fortifierait ma croyance qu’ils étaient d’une nature différente de celle du reste du peuple. Et, si cela ne suffisait pas pour appuyer mon opinion, il me resterait encore un argument: personne ne nie, et il se confirme de plus en plus chaque jour, que ces êtres mystérieux faisaient à leur volonté descendre Dieu sur la terre en prononçant certaines paroles, que Dieu ne pouvait parler que par leur bouche, qu’ils buvaient son sang, mangeaient sa chair et la donnaient souvent à manger aussi aux hommes du commun...»