Voilà le langage que, avec beaucoup d’autres réflexions encore, l’incrédule philosophe mettait dans la bouche des hommes corrompus de l’avenir...
Dans les kiosques qu’occupaient hier l’instituteur et ses élèves, se prépare maintenant le repas abondant et somptueux. Sur la table destinée aux enfants de l’école, on ne voit pas une bouteille de vin, mais en échange beaucoup de fruits. Dans l’allée ombragée qui réunit les deux kiosques sont disposés les sièges pour les musiciens ainsi qu’une table couverte de pâtisseries, de confitures et de carafes d’eau, couronnées de feuilles et de fleurs pour le public altéré.
Le maître d’école avait fait élever des mâts de cocagne, des barrières, suspendre des poêles, des marmites, pour d’allègres jeux.
La foule, en habits éclatants de couleurs joyeuses, s’amoncelait, fuyant l’ardeur du soleil, soit à l’ombre des arbres, soit sous les berceaux fleuris. Les enfants, pour mieux voir la cérémonie, grimpaient aux branches, escaladaient les pierres, suppléant ainsi à la petitesse de leur taille; ils regardaient avec envie les élèves de l’école qui, propres et bien vêtus, occupaient un endroit spécialement réservé. Les parents étaient enthousiasmés de voir, eux, simples paysans, leurs fils manger sur une nappe blanche, presque aussi bien que le curé ou l’alcalde. Il leur suffisait de penser à cela pour se sentir rassasiés; le souvenir d’un tel événement se transmettrait de père en fils.
On entendit bientôt les accords lointains de la musique: elle s’avançait, précédée d’une foule bigarrée où se mêlaient jeunes et vieux, hommes et femmes, vêtus des couleurs les plus disparates. L’homme jaune s’inquiéta, d’un regard il examina toute sa construction. Un paysan curieux, qui observait avec soin tous ses mouvements, suivit son regard; c’était Elias. Lui aussi, était venu assister à la cérémonie; son salakot et son rustique costume le rendaient presque méconnaissable. Il était placé au meilleur endroit, non loin du treuil, au bord de l’excavation.
Derrière la musique venait l’Alcalde, la municipalité, les moines, moins le P. Dámaso, et les employés espagnols. Ibarra conversait avec l’Alcalde dont il s’était fait un ami par quelques compliments bien tournés sur ses cordons et ses décorations: les fumées aristocratiques étaient le faible de Son Excellence; Capitan Tiago, l’alférez, quelques riches propriétaires accompagnaient la pléïade dorée des jeunes filles dont brillaient au soleil les ombrelles de soie. Le P. Salvi suivait, toujours silencieux, toujours perdu dans ses réflexions.
—Comptez sur mon appui chaque fois qu’il s’agira d’une bonne action, disait l’Alcalde à Ibarra; je vous en faciliterai toujours l’accomplissement, soit par moi-même, soit indirectement.
A mesure qu’ils s’approchaient de l’endroit désigné, le jeune homme sentait palpiter son cœur. Instinctivement il jeta les yeux sur l’étrange échafaudage qui y était élevé; l’homme jaune, après l’avoir respectueusement salué, fixa un instant son regard sur lui. La présence d’Elias qu’il reconnut surprit Ibarra; d’un coup d’œil significatif, le mystérieux pilote lui rappela l’avertissement déjà donné à l’église.
Le curé revêtit les vêtements sacerdotaux et commença la cérémonie: le sacristain borgne tenait le livre, un enfant de chœur était chargé du goupillon et de l’eau bénite. Les assistants, debout et découverts gardaient un si profond silence que, bien qu’il lût à voix basse, on entendait la voix du P. Salvi tremblant un peu.
Dans la boîte de cristal avaient été placés les manuscrits, journaux, monnaies, médailles, etc., qui devaient conserver le souvenir de cette journée; puis la boîte elle-même fut enfermée dans le cylindre de plomb scellé hermétiquement.