—Vous ne croyez pas au hasard?

—Croire au hasard c’est croire au miracle; c’est toujours supposer que Dieu ne connaît pas l’avenir. Qu’est-ce que le hasard? Un événement que personne n’avait prévu. Qu’est-ce que le miracle? Une contradiction, un renversement des lois naturelles. Imprévision et contradiction dans l’Intelligence qui dirige la machine du monde, ce sont là deux grandes imperfections.

—Qui êtes-vous? demanda Ibarra avec une certaine crainte; avez-vous fait des études?

—J’ai dû croire beaucoup en Dieu puisque j’ai perdu la croyance dans les hommes, répondit le pilote en éludant la question.

Ibarra crut qu’il comprenait la pensée de cet homme; jeune et proscrit, il niait la justice humaine, il méconnaissait le droit de l’homme à juger ses semblables, il protestait contre la force et la supériorité de certaines classes sur les autres.

—Mais il faut bien, reprit-il, que vous admettiez la justice humaine, quelque imparfaite qu’elle puisse être. Malgré tous les ministres qu’il a sur la terre. Dieu ne peut exprimer, c’est-à-dire, n’exprime pas clairement son jugement pour résoudre les millions de contestations que suscitent nos passions. Il faut, il est nécessaire, il est juste que l’homme juge quelquefois ses semblables!

—Pour faire le bien, oui; non pour faire le mal; pour corriger et améliorer, non pour détruire; parce que si ses jugements sont erronés il n’a pas le pouvoir de remédier au mal qu’il a fait. Mais, ajouta-t-il en changeant de ton, cette discussion est au-dessus de mes forces et je vous retiens alors que l’on vous attend. N’oubliez pas ce que je viens de vous dire: vous avez des ennemis, conservez-vous pour le bien de votre pays.

Et il s’en alla.

—Quand vous reverrai-je? lui demanda Ibarra.

—Chaque fois que vous le voudrez et chaque fois que cela pourra vous être utile. Je suis encore votre débiteur!