XXXVIII

La procession

Le soir, à la lumière de toutes les lanternes suspendues aux fenêtres, au son des cloches et des habituelles détonations, la procession sortit pour la quatrième fois.

Le capitaine général, qui s’était promené à pied accompagné de ses deux aides-de-camp, de Capitan Tiago, de l’Alcalde, de l’Alférez et d’Ibarra, précédés par des gardes civils et des autorités qui ouvraient le passage et déblayaient le chemin, fut invité à voir passer la procession de la maison du gobernadorcillo. Ce pieux fonctionnaire avait fait élever une estrade pour que fût récitée une loa[1] en l’honneur du Saint Patron.

Ibarra aurait renoncé avec plaisir à l’audition de cette composition poétique; il aurait préféré voir la procession des fenêtres de la maison de Capitan Tiago où Maria Clara était restée avec ses amies, mais Son Excellence voulait entendre la loa et il dut se consoler en pensant qu’il verrait sa fiancée au théâtre.

La procession commençait par la marche des chandeliers d’argent, portés par trois sacristains gantés; suivaient les enfants de l’école avec leur maître; puis venaient d’autres enfants, munis de lanternes en papier de formes et de couleurs variées, placées au bout de bambous plus ou moins longs, ornés suivant le goût du petit porteur, car cette décoration était payée par l’enfance de tous les quartiers. C’est avec plaisir qu’ils accomplissent ce devoir qui leur est imposé par la mantandâ sa náyon[2]; chacun imagine et compose sa lanterne, la décore à sa fantaisie, et suivant l’état de sa bourse, de plus ou moins de pendeloques et de petites bannières, puis l’éclaire avec un bout de cierge, s’il a un parent ou un ami sacristain, ou bien achète une de ces petites chandelles rouges dont usent les Chinois devant leurs autels.

Au milieu allaient et venaient des alguazils, des lieutenants de justice, veillant à ce que les files ne se rompissent pas, à ce que le peuple ne se portât pas tout entier au même endroit; pour cela, ils se servaient de leurs verges dont quelques coups, donnés convenablement, avec une certaine force, contribuaient à l’éclat et à la gloire des processions, pour l’édification des âmes et le lustre des pompes religieuses.

En même temps que les alguazils répartissaient gratis ces coups de canne sanctificateurs, d’autres, pour consoler les battus, leur distribuaient, gratis également, des cierges et des bougies de différentes grandeurs.

—Señor Alcalde, dit Ibarra à voix basse, ces coups sont-ils donnés en châtiment des péchés ou seulement pour le plaisir?