—Vous avez raison, señor Ibarra! répondit le capitaine général, qui avait entendu la question; ce spectacle... barbare étonne tous ceux qui viennent d’autres pays. Il faudrait l’interdire.
Sans qu’il puisse être expliqué pourquoi, le premier saint qui apparut fut S. Jean-Baptiste. A le voir, on aurait dit que la renommée du cousin de Notre Seigneur n’était pas des meilleures parmi le peuple que ne séduisaient ni ses pieds, ni ses jambes minces, ni sa figure d’anachorète; il s’avançait sur un vieux brancard de bois caché par quelques gamins, armés de leurs lanternes de papier non allumées et se battant en cachette.
—Malheureux! murmura le philosophe Tasio qui, de la rue, assistait à la procession. A quoi te sert-il d’avoir été le précurseur de la Bonne Nouvelle et d’avoir vu Jésus incliné devant toi? Que te valent ta grande foi, ton austérité, ta mort pour la vérité et pour tes convictions? Tout cela les hommes l’oublient! Mieux vaut mal prêcher dans les églises que d’être l’éloquente voix qui clama dans le désert; voilà ce que te prouvent les Philippines. Si tu avais mangé de la dinde au lieu de sauterelles, si tu t’étais vêtu de soie au lieu de peaux de bêtes, si tu t’étais affilié à une Congrégation...
Mais le vieillard suspendit son apostrophe car S. François était là.
—Ne le disais-je pas? continua-t-il avec un sourire sarcastique; celui-ci monte dans un char et, Saint Dieu! quel char! que de lumières, que de lanternes de cristal! Jamais tu ne t’es vu entouré de tant de lumières, Giovanni Bernardone! Et quelle musique! C’étaient d’autres mélodies dont tes fils faisaient retentir les airs après ta mort! Mais, vénérable et humble fondateur, si tu ressuscitais maintenant, tu ne verrais que des Elias de Cortona dégénérés; si tes fils te reconnaissaient, ils t’emprisonneraient et peut-être même te feraient partager le sort de Cesario de Speyer!
Après la musique venait un étendard représentant le même saint, muni de sept ailes, porté par les frères du Tiers Ordre, vêtus de guingon, priant d’une voix haute et lamentable.—Sans que l’on sût pourquoi encore, saint François était suivi de sainte Marie-Madeleine, très belle image ornée d’une abondante chevelure, portant un costume de soie orné de lames d’or, tenant un mouchoir de piña brodé entre ses doigts couverts de bagues. Les lumières et l’encens l’entouraient, on voyait ses larmes de verre refléter les couleurs des feux de Bengale qui donnaient à la procession un aspect fantastique, de telle sorte que la sainte pécheresse pleurait vert, bleu, rouge, etc. Les habitants ne commençaient à allumer ces lumières qu’au passage de S. François; S. Jean-Baptiste ne jouissait pas de ces honneurs, il allait vite comme honteux de son vêtement de peau entre tous ces gens couverts d’or et de pierres précieuses.
—Voici notre sainte! dit la fille du gobernadorcillo à ses invités; je lui ai prêté mes bagues, mais c’est pour gagner le ciel!
Les porteurs de cierges s’arrêtaient autour de l’estrade pour entendre la loa, les saints faisaient de même; eux et leurs pasteurs voulaient entendre les vers. Ceux qui portaient Saint Jean, las d’attendre, s’accroupirent et posèrent la malheureuse statue à terre.
—L’alguazil peut se fâcher! objecta l’un.
—Bah! à la sacristie ils le laissent bien dans un coin parmi les toiles d’araignées!...