Et saint Jean, une fois à terre, rien ne le distinguait plus des gens du peuple.

Après la Madeleine, s’avancent les femmes. Au contraire des hommes, ce ne sont pas les fillettes qui viennent en premier, mais les vieilles: les jeunes filles entourent le char de la Vierge derrière lequel marche le curé sous son dais. Cette coutume provenait du P. Dámaso qui disait: «La Vierge aime les jeunes et non les vieilles.» Beaucoup de dévotes avaient fait la grimace, mais cela ne changeait rien aux préférences de la Vierge.

Saint Diego suit la Madeleine, ce qui ne paraît pas le réjouir beaucoup, car il marche avec autant de componction que ce matin, alors qu’il se promenait derrière saint François. Six frères du Tiers Ordre tirent son char, je ne sais par suite de quel vœu ou de quelle maladie: le fait est qu’ils tirent, et semblent assez fatigués. Saint Diego s’arrête devant l’estrade et attend qu’on le salue.

On n’attend plus que le char de la Vierge. Le voici, précédé de gens habillés en fantômes, au grand effroi des enfants; aussi entend-on pleurer et crier la foule des bébés imprudents. Cependant, au milieu de cette masse obscure d’habits, de capuchons, de cordons et de toques, au son de cette prière monotone et nasillarde, on voit, comme de blancs jasmins, comme de fraîches sampagas parmi de vieux chiffons, douze petites filles, vêtues de blanc, couronnées de fleurs, les cheveux frisés; leurs regards sont brillants comme leurs colliers, on aurait dit de petits génies de la lumière prisonniers des spectres. Elles étaient attachées par deux larges rubans bleus au char de la Vierge, rappelant les colombes qui traînent celui du Printemps.

Déjà toutes les images sont réunies, attentives, pour écouter les vers; tout le monde a les yeux fixés sur le rideau entr’ouvert; enfin un ah! d’admiration s’échappe de toutes les lèvres.

L’exclamation est méritée; un tout jeune homme apparaît, ailé, botté en cavalier, avec écharpe, ceinturon et chapeau à plumes.

—Le señor Alcalde-Mayor! crie quelqu’un. Mais le prodige de la création commence à réciter une poésie aussi extraordinaire que sa personne et ne paraît pas offensé de la comparaison.

Pourquoi transcrire ici ce que dit en latin, en tagal et en castillan, le tout versifié, la pauvre victime du gobernadorcillo? Nos lecteurs ont déjà savouré le sermon prononcé ce matin par le P. Dámaso et nous ne voulons pas les gâter par tant de merveilles; sans compter que le franciscain pourrait nous en vouloir de lui chercher un compétiteur et, en gens pacifiques que nous sommes, nous n’aurions garde de nous en faire un ennemi.

La pièce de vers terminée, saint Jean poursuit son chemin d’amertume.

Au moment où la Vierge passe devant la maison de Capitan Tiago, un chant céleste la salue des paroles de l’archange. C’est une voix tendre, mélodieuse, suppliante, pleurant l’Ave Maria de Gounod, s’accompagnant du piano qui prie avec elle. La musique de la procession s’émeut, la prière cesse, le P. Salvi lui-même s’arrête. La voix tremble, elle fait jaillir les larmes; c’est plus qu’une salutation, c’est une supplication, c’est une plainte.